Chapitre treize : Mise en plats (1/5)

le cheik de bab-azoun

Au plein milieu du gigantesque chantier qu’était le faubourg de Bab-Azoun subsistait une minuscule bicoque faite de planches. Cette construction rudimentaire, percée de fenêtres obturées par du papier huilé, ne comportait que deux pièces : la plus petite n’était qu’un cubicule dédié au dormir du propriétaire – on y voyait (car le rideau de jute qui servait de porte était replié et laissait voir son intérieur) une paillasse jetée sur un matelas de bois, une chaise encombrée de quelques vêtements et un crucifix accroché à la cloison ; quant à la pièce principale – qui servait tour à tour de bureau, de cuisine et de salle à manger – son unique ameublement consistait en une table rectangulaire, une chaise et cinq tabourets. Pujols y était déjà attablé lorsqu’on fit entrer les trois hommes.

« Ah mon cher monsieur Dejazet, bienvenue, dit le Catalan en ouvrant grand les bras et en se rejetant vers l’arrière, vous voyez, je fais avec les moyens du bord ! D’ici peu, le faubourg sera bâti, nous serons mieux. Aussi vous voudrez bien excuser le caractère fruste de mon accueil mais nous manquons de tout ici. Tout est rare et cher ! Mais je vous en prie, asseyez-vous… » Dejazet prit le tabouret par le plat, le tira vers lui et s’assit, mais Payeulle et Dubois restèrent debout.

Pujols se tourna vers une longue femme dont les cheveux étaient couverts d’un châle noir, il la congédia et, comme s’il ne se rendait seulement compte qu’à cet instant que le confort l’imposait, il lui demanda de lui apporter des chandelles supplémentaires. La femme fit un geste de la tête et se retira avec les deux hommes qui avaient escorté le petit cortège formé par Dejazet, Dubois et Payeulle. « Puis-je aussi me retirer ? dit alors le soldat, vos conversations… »

Pujols ne laissa pas le temps à Payeulle de finir sa phrase ni à Dejazet d’acquiescer qu’il lui accorda ce qu’il demandait, d’un geste de la main qui voulait dire c’est ça, c’est ça, dégagez, nous avons des choses à nous dire qui ne vous intéressent pas. Payeulle agrippa le canon de son fusil et s’en aida pour se mouvoir. Avec des grands soupirs. il claudiqua jusqu’à la porte et sortit. On l’entendit s’adosser au chambranle et siffloter comme il faisait toujours en bourrant sa pipe.

« Nous y voilà, dit Pujols, nous y voilà… Et donc, cher monsieur Dejazet, du temps est passé depuis notre première entrevue, que me vaut l’honneur ?
– J’ai pensé qu’il serait bon… enfin… de venir accompagné. Permettez-moi de vous présenter notre cuisinier, qui nous vient de France et qui a servi dans les meilleurs établissements parisiens….
– Vraiment ? les meilleurs ? Ah, je n’en doute pas une seconde. Ah, la destinée est facétieuse. J’ai toujours rêvé de franchir le seuil de tels établissements et les voilà maintenant qui arrivent parmi nous, ce qui est une chance… Et donc, ce jeune homme, comment se nomme-t-il ?
– Dubois, je m’appelle Hippolyte Dubois… avança-t-il timidement. »

La femme revint avec deux chandelles à moitié fondues, qu’elle posa sur la table. Elle était aussi grande que Dubois (toujours pas assis). Pujols lui fit un signe, elle décampa sans une expression, austère et impassible.

Pujols attaqua d’entrée : « Vous êtes cuisinier ? J’ai déjà entendu parler de vous, me semble-t-il mais asseyez-vous, asseyez-vous…
– Certes, certes, reprit Dejazet, monsieur Dubois s’est déjà fourni chez vous, par l’entremise de Joseph, son apprenti.
– Je vois qui est Joseph. il me semblait bien que vous ne m’étiez point inconnus. Ah ben, on est mieux assis, n’est-ce-pas ? »

Dubois esquissa un demi-sourire et chercha la posture confortable. « Oh, ce n’était pas grand-chose, relança Dejazet, attendez… »

Pujols fit un geste d’opposition et sortit un calepin qu’il avait dans le revers de sa veste. D’une voix amusée, il fit le compte. « Allons au fait. À ce qu’il paraît et d’après mes comptes, je vous ai déjà fourni un cochon de première qualité, trois mesures de froment, quatre caisses de pommes d’or. Pour l’instant. Pour l’instant et en vente directe, car au détail – sur les marchés je veux dire – je vous ai déjà fourni bien d’autres denrées… »

Pujols sourit et tourna le regard vers Dubois.  » Eh bien, dit-il alors, monsieur Dubois, comment trouvez-vous mes marchandises ?
– Euh… je fus très satisfait.
– Et vous monsieur Dejazet, vous les avez goûtées ?
– Certes. Excellente, mais je n’ai pas l’expertise de monsieur Dubois… Sa cuisine est excellente, même pour les ouvriers.
– On me l’a dit… Vos Italiens et vos Provençaux… Vous n’avez jamais été assez nombreux… Et le chantier ? l’ouverture ? ».

Dejazet, tassé sur son tabouret, se redressa un peu : « les choses avancent… les travaux se terminent, enfin… Nous en sommes à l’élaboration du menu. Nous avons opté pour un service mixte, vous voyez ?
– Je connais, je connais, dit Pujols. Il va vous falloir des laquais…
– Ce n’est pas pour cette raison que nous sommes venus, poursuivit Dejazet. Nous ne manquons pas de main d’œuvre : l’armée nous en fournira…
– Voilà qui est précieux, figurez-vous que je ne fournis pas en laquais. Et donc, monsieur Dejazet, vous allez m’expliquez votre présence ? Vous avez toujours refusé ma collaboration et vous voilà ici, assis à ma table, et vous avez l’air plutôt gêné, à ce qu’il me semble. Mais vous avez tort, mon cher : les affaires sont les affaires, je n’avais pas pris ombrage à l’époque…. Nous allons voir ce qu’il vous faut, prendre le temps d’examiner les choses et nous arriverons à un accord, j’en suis sûr… »

Un long silence poursuivit ces paroles. Les trois hommes, dont on voyait plus les mains que les têtes, s’étaient rejetés vers l’arrière. Puis, brusquement, Pujols se lança vers ta table, les doigts croisés les uns aux autres. Une lueur jaunâtre éclairait l’arête de ses narines poilues, sa moustache poivre et sel, taillée en croc, embrunie par les traces du pétun, les petits cratères de sa peau piquetée, les poils naissant de sa barbe qu’il frottait mécaniquement (et c’était alors qu’on pouvait admirer l’énorme chevalière en or massif qu’il portait à l’index droit). « Et donc, de quoi avez-vous besoin ? Ils ont besoin de quoi, les messieurs du Grand Hôtel ? ». Sans attendre de réponse, Pujols se leva de son siège, se dirigea vers la porte, l’ouvrit et fit entendre sa voix puissante :  » Oh, Maria, viens donc un peu voir ici à nous apporter quelque chose que nous pourrions manger ! Carles, viens aussi, mais tu resteras, nous avons affaire avec des messieurs ! »

La suite demain, dans un nouvel épisode

Chapitre treize : Mise en plats (2/5)

Mis en avant

quelques asperges pour le consommé

Comme convenu, Carles se présenta vers les onze heures à l’entrée du Grand Hôtel. Il avait en main une sorte de cylindre de tissu, qu’il agita en direction de Dejazet, assis à l’entrée du café. Celui-ci lui fit signe de se rendre dans la salle de restaurant, de l’autre côté. Carles ne se fit pas répéter l’invitation et poussa la porte de la grande salle. Dubois s’y trouvait, occupé à peler les pommes de terre.

« Bonjour monsieur le cuisinier. Voici les asperges dont nous avions parlé. Elles viennent de la région d’Oran, j’vous dis ça parce que c’est ça qui fait que c’est un peu cher, mais vous n’aurez pas plus frais » dit-il en posant son cylindre sur la table.

Dubois déroula le linge et considéra l’une après l’autre les petites tiges vertes et violettes, serrées par un cordon de raphia.

Après quelques instants d’un examen attentif, Dubois reposa une asperge sur la table, à côté des épluchures. « Je m’attendais à autre chose, dit-il, je vous concède qu’il s’agit d’asperges mais dans mon pays, on les cultive blanches, et elles sont nettement plus grosses.
– Oh, moi je vous apporte ce qu’on me donne. Moi, vous savez, les asperges, j’aime pas bien ça : ça me fait pisser bizarre, c’est une odeur… Ici, ce que j’en sais, c’est qu’elles ont été récoltées hier, directement dans le blad… Elles sont venues par mer…
– Où ça ?
– Dans le blad, la campagne. C’est le mot en arabe, le blad. Mais je ne sais pas si je prononce bien – c’est peut-être un e, c’est peut-être un a. Ce n’est pas très grave. Moi, les arbicots, plus je m’en tiens loin, mieux je me porte. Je m’en méfie.
– On en voit peu.
– Oh, je m’en fous et c’est très bien comme ça. Ce sont des voleurs et des fainéants, toujours à mendier. Et dès que vous avez le dos tourné, ça cherche à vous égorger. Si ça ne tenait qu’à moi, on les enverrait tous au désert…
– Ah bon, c’est vrai toutes ces histoires ?
– Pour sûr que c’est vrai. C’est arrivé à un mien cousin, il a été décapité. Des bêtes cruelles que j’vous dis. Et après, quand ils sont pris la main dans le sac, ça supplie, ça implore… C’est bien simple : ces gens sont la malédiction de ce pays… Mais bon, vous verrez par vous-même… Mais je vous le souhaite pas, hein ! Couic ! Et puis la sécurité s’est améliorée… Vous êtes là depuis longtemps ? »

Dubois prit une tige, la coupa dans sa longueur, racla la fibre avec son couteau, porta sa pointe à la bouche, recracha.
 » Et des blanches, il ne s’en trouve pas ?
– On commence, dit Carles, on commence. Il a fallu le temps que les alentours soient surs, voyez-vous. À présent, on a planté des griffes dans le vallon de la femme sauvage, pas loin, mais il faut au moins trois printemps pour la récolte, ça fait que peut-être, l’année prochaine…
– Cela ira, elles sont un peu plus amères, mais pour mon consommé, cela fera l’affaire…
– Comment dites ?
– Un consommé. C’est une sorte de potage ou un bouillon. »

Carles regarda Dubois d’un œil rond, comme s’il attendait la suite. Le cuisinier reprit « Oui, c’est comme un potage, c’est un potage en fait. Il suffit d’ajouter dans la marmite de la viande hachée et des blancs d’œufs, pour la clarification, euh, et après, on retire tout ça et on a un consommé…
– Hé, c’est vrai que vous avez l’air de vous y connaître, vous… Un consommé, je n’y aurai pas pensé. Mais c’est presque comme de l’eau, alors ? Comment ça peut avoir du goût, un bouillon sans légumes, sans oignon, sans viande ? Ah, des coups, je me demande, vraiment, les riches, moi, je m’en fous mais on se demande, enfin, faut être un peu boig quand même. Ça sert à quoi de manger des choses s’il n’y a rien à bouffer dedans ? Bon. Ça ne vaudra jamais une fricassée. Et il vous faut autre chose ?
– Non. J’ai tout ce qu’il faut. Et puis pour le tout-venant, je préfère me rendre au marché. Je peux choisir, négocier, et puis je suis accompagné, n’est-ce-pas, hein, Joseph ? »

Le gamin, qui avait saisi une asperge et la reniflait, acquiesça de la tête. « Nous y allons presque tous les matins » ajouta-t-il.

« Bon, ben vous aurez ce qui faut alors. On vous livre ça quand ?
– Nous avons le temps, je crois que le banquet n’est pas prévu avant un mois. Précisément, il faut demander à M. Dejazet. »

La suite demain, dans un nouvel épisode