le cheik de bab-azoun

Au plein milieu du gigantesque chantier qu’était le faubourg de Bab-Azoun subsistait une minuscule bicoque faite de planches. Cette construction rudimentaire, percée de fenêtres obturées par du papier huilé, ne comportait que deux pièces : la plus petite n’était qu’un cubicule dédié au dormir du propriétaire – on y voyait (car le rideau de jute qui servait de porte était replié et laissait voir son intérieur) une paillasse jetée sur un matelas de bois, une chaise encombrée de quelques vêtements et un crucifix accroché à la cloison ; quant à la pièce principale – qui servait tour à tour de bureau, de cuisine et de salle à manger – son unique ameublement consistait en une table rectangulaire, une chaise et cinq tabourets. Pujols y était déjà attablé lorsqu’on fit entrer les trois hommes.
« Ah mon cher monsieur Dejazet, bienvenue, dit le Catalan en ouvrant grand les bras et en se rejetant vers l’arrière, vous voyez, je fais avec les moyens du bord ! D’ici peu, le faubourg sera bâti, nous serons mieux. Aussi vous voudrez bien excuser le caractère fruste de mon accueil mais nous manquons de tout ici. Tout est rare et cher ! Mais je vous en prie, asseyez-vous… » Dejazet prit le tabouret par le plat, le tira vers lui et s’assit, mais Payeulle et Dubois restèrent debout.
Pujols se tourna vers une longue femme dont les cheveux étaient couverts d’un châle noir, il la congédia et, comme s’il ne se rendait seulement compte qu’à cet instant que le confort l’imposait, il lui demanda de lui apporter des chandelles supplémentaires. La femme fit un geste de la tête et se retira avec les deux hommes qui avaient escorté le petit cortège formé par Dejazet, Dubois et Payeulle. « Puis-je aussi me retirer ? dit alors le soldat, vos conversations… »
Pujols ne laissa pas le temps à Payeulle de finir sa phrase ni à Dejazet d’acquiescer qu’il lui accorda ce qu’il demandait, d’un geste de la main qui voulait dire c’est ça, c’est ça, dégagez, nous avons des choses à nous dire qui ne vous intéressent pas. Payeulle agrippa le canon de son fusil et s’en aida pour se mouvoir. Avec des grands soupirs. il claudiqua jusqu’à la porte et sortit. On l’entendit s’adosser au chambranle et siffloter comme il faisait toujours en bourrant sa pipe.
« Nous y voilà, dit Pujols, nous y voilà… Et donc, cher monsieur Dejazet, du temps est passé depuis notre première entrevue, que me vaut l’honneur ?
– J’ai pensé qu’il serait bon… enfin… de venir accompagné. Permettez-moi de vous présenter notre cuisinier, qui nous vient de France et qui a servi dans les meilleurs établissements parisiens….
– Vraiment ? les meilleurs ? Ah, je n’en doute pas une seconde. Ah, la destinée est facétieuse. J’ai toujours rêvé de franchir le seuil de tels établissements et les voilà maintenant qui arrivent parmi nous, ce qui est une chance… Et donc, ce jeune homme, comment se nomme-t-il ?
– Dubois, je m’appelle Hippolyte Dubois… avança-t-il timidement. »
La femme revint avec deux chandelles à moitié fondues, qu’elle posa sur la table. Elle était aussi grande que Dubois (toujours pas assis). Pujols lui fit un signe, elle décampa sans une expression, austère et impassible.
Pujols attaqua d’entrée : « Vous êtes cuisinier ? J’ai déjà entendu parler de vous, me semble-t-il mais asseyez-vous, asseyez-vous…
– Certes, certes, reprit Dejazet, monsieur Dubois s’est déjà fourni chez vous, par l’entremise de Joseph, son apprenti.
– Je vois qui est Joseph. il me semblait bien que vous ne m’étiez point inconnus. Ah ben, on est mieux assis, n’est-ce-pas ? »
Dubois esquissa un demi-sourire et chercha la posture confortable. « Oh, ce n’était pas grand-chose, relança Dejazet, attendez… »
Pujols fit un geste d’opposition et sortit un calepin qu’il avait dans le revers de sa veste. D’une voix amusée, il fit le compte. « Allons au fait. À ce qu’il paraît et d’après mes comptes, je vous ai déjà fourni un cochon de première qualité, trois mesures de froment, quatre caisses de pommes d’or. Pour l’instant. Pour l’instant et en vente directe, car au détail – sur les marchés je veux dire – je vous ai déjà fourni bien d’autres denrées… »
Pujols sourit et tourna le regard vers Dubois. » Eh bien, dit-il alors, monsieur Dubois, comment trouvez-vous mes marchandises ?
– Euh… je fus très satisfait.
– Et vous monsieur Dejazet, vous les avez goûtées ?
– Certes. Excellente, mais je n’ai pas l’expertise de monsieur Dubois… Sa cuisine est excellente, même pour les ouvriers.
– On me l’a dit… Vos Italiens et vos Provençaux… Vous n’avez jamais été assez nombreux… Et le chantier ? l’ouverture ? ».
Dejazet, tassé sur son tabouret, se redressa un peu : « les choses avancent… les travaux se terminent, enfin… Nous en sommes à l’élaboration du menu. Nous avons opté pour un service mixte, vous voyez ?
– Je connais, je connais, dit Pujols. Il va vous falloir des laquais…
– Ce n’est pas pour cette raison que nous sommes venus, poursuivit Dejazet. Nous ne manquons pas de main d’œuvre : l’armée nous en fournira…
– Voilà qui est précieux, figurez-vous que je ne fournis pas en laquais. Et donc, monsieur Dejazet, vous allez m’expliquez votre présence ? Vous avez toujours refusé ma collaboration et vous voilà ici, assis à ma table, et vous avez l’air plutôt gêné, à ce qu’il me semble. Mais vous avez tort, mon cher : les affaires sont les affaires, je n’avais pas pris ombrage à l’époque…. Nous allons voir ce qu’il vous faut, prendre le temps d’examiner les choses et nous arriverons à un accord, j’en suis sûr… »
Un long silence poursuivit ces paroles. Les trois hommes, dont on voyait plus les mains que les têtes, s’étaient rejetés vers l’arrière. Puis, brusquement, Pujols se lança vers ta table, les doigts croisés les uns aux autres. Une lueur jaunâtre éclairait l’arête de ses narines poilues, sa moustache poivre et sel, taillée en croc, embrunie par les traces du pétun, les petits cratères de sa peau piquetée, les poils naissant de sa barbe qu’il frottait mécaniquement (et c’était alors qu’on pouvait admirer l’énorme chevalière en or massif qu’il portait à l’index droit). « Et donc, de quoi avez-vous besoin ? Ils ont besoin de quoi, les messieurs du Grand Hôtel ? ». Sans attendre de réponse, Pujols se leva de son siège, se dirigea vers la porte, l’ouvrit et fit entendre sa voix puissante : » Oh, Maria, viens donc un peu voir ici à nous apporter quelque chose que nous pourrions manger ! Carles, viens aussi, mais tu resteras, nous avons affaire avec des messieurs ! »
La suite demain, dans un nouvel épisode
