V. La cacasse à cul nu : Des causes du désastre (1)

C’est en raison des grives et de mes grand-parents. Voilà ce que j’aurais dû dire au juge. J’aurais dû clore le bec à mon avocat, refuser sa stratégie, assumer en somme.

Mais il me faudrait des années. C’est seulement aujourd’hui que je peux le dire sans honte, même avec fierté: il ne se serait rien passé sans mes grands-parents et une casserole de grives.

D’abord, c’est parce que je devais l’aider. Ça n’a rien à voir avec de la gentillesse ou de la commisération : les sentiments n’ont rien à voir là-dedans. Cela n’a rien à voir non plus avec le repas qu’il m’avait promis, comme pour me convaincre de le déposer à Monthermé. Je n’aurais même pas eu idée de laisser le vieux Camille devant la porte de la maison de son fils: c’eût été contraire à tous les principes de la solidarité rurale. Le genre de trucs qui vous colle la poisse.

Notez que je n’aurais pas agi de la même manière si le vieux Camille ne m’avait pas été inconnu. C’est précisément parce que je ne le connaissais pas que je ne pouvais pas refuser de le ramener à Monthermé, où je me rendais.

Tout le monde a déjà entendu une de ces histoires dans laquelle un voyageur inconnu frappe à la porte d’un paysan. Il lui demande l’hospitalité ou de l’aide sans se présenter. Le paysan qui refuse est maudit, tandis que celui qui accepte finit comblé de richesses. C’est une manière de faire comprendre à tout le monde à quel point la solidarité est une chose sacrée. C’est le même ressort qui pousse le cycliste ou le motard à mettre pied à terre lorsqu’il croise un de ses égaux arrêté sur le bord de la route: on pense que ça porte malheur de ne pas obéir à la
loi tacite qui veut que l’on ne refuse pas son aide à un inconnu frappé par la poisse.

IV. Retour aux Vieux-Moulins – L’entrée en scène (1)


La première fois que je l’ai vu, je descendais en voiture sur Monthermé et j’étais peut-être déjà à quatre ou cinq kilomètres des Vieux-Moulins. Le vieux monsieur marchait en sens inverse le long de la route.

Je me souviens très bien de ce moment, parce que, surgissant d’une plaque de hêtres, il m’était apparu soudainement dans la lumière, comme s’il naissait d’une flaque d’ombre. Cela m’avait fait penser à l’entrée en scène d’un de ces grands artistes des années 60, Brel, Barbara, Montand, issus tout à coup dans le rond clair d’un projecteur.

Je fais partie de ceux qui considèrent les instants qu’ils passent dans leur voiture comme perdus. D’ordinaire, je me serais donc contenté de ralentir et de faire un petit écart –à la limite un signe au quidam. Pourtant, ce jour-là, quelques mètres plus loin, je m’étais arrêté. J’avais fait demi-tour et je lui avais demandé si je pouvais le déposer quelque part.

Ce n’était parce que j’avais envie de me rendre utile, c’était de la pure curiosité.

On ne s’était jamais vu. Cela aurait pu être n’importe qui, n’importe quel petit vieux qu’on voit marcher sur le bord des routes, à proximité des villages, n’importe quel vieillard affairé, accomplissant avec détermination des tâches qui nous sont devenues étrangères: cueillir l’herbe pour les lapins, ramasser des branchages, redresser une barrière.

Mais les Vieux-Moulins de Thilay ne sont qu’un petit hameau jeté sur le sommet du plateau, cerné par la forêt, dans lequel vivaient quatre personnes, dont moi. Cela faisait bien longtemps que plus personne n’y allait, mis à part quelques promeneurs suréquipés ou l’un ou l’autre botaniste en vadrouille.

III. Plus dure sera la chute – Le ministre n’a pas pu venir (1)

«Chers amis, Liebe Freunde,

Au nom de Madame le Ministre de l’Emploi et de la Solidarité, je voudrais vous souhaiter la bienvenue, ici, dans cette ville de Revin, qui est aussi désormais la vôtre!

Madame le Ministre de l’Emploi et de la Solidarité a pensé pouvoir venir jusqu’à ce début de semaine mais une réunion ministérielle importante –une de plus hélas– l’en empêche inopinément. C’est donc avec beaucoup de regrets qu’elle m’a demandé de bien vouloir l’excuser auprès de vous. Cependant, Madame le Ministre m’a personnellement assuré qu’elle honorerait très rapidement notre belle ville de Revin d’une visite et que sa première halte serait pour tous les travailleurs et dirigeants de cette usine.

Je ne vous ferai pas l’affront de l’historique des Forges de la Meuse. Vous connaissez cette entreprise centenaire, dont le renom a dépassé les frontières, tant le savoir-faire de ses ouvriers, la qualité de ses produits et l’esprit d’innovation dont ses ingénieurs ont toujours fait preuve furent de tout temps exemplaires. Certes, les années qui viennent de s’écouler furent difficiles : la crise tout d’abord, qui a rendu vital un redéploiement industriel parfois douloureux, ensuite les terribles inondations qui ont forcé l’entreprise à l’arrêt et détruit une grosse partie des installations, malgré le sang-froid et l’esprit de sacrifice de tous les travailleurs. Enfin, la terrible annonce d’une faillite prochaine, que tous redoutaient depuis des années!

Mais c’était compter sans le cœur des Ardennais, sans la volonté inébranlable de toute une région, unie derrière son usine, son passé, sa fierté! Non, les Forges de la Meuse ne seraient pas abandonnées! Une faillite économique n’est pas toujours la fin d’un projet cohérent!

D’un commun élan, politiques et travailleurs, tous ensemble, ont œuvré à la reprise des activités. Les premiers en mobilisant toute leur énergie pour trouver un repreneur, les seconds en acceptant l’inéluctable, soit la réduction du volume de l’emploi et des acquis sociaux négociés durant les années fastes. Ce ne fut pas une entreprise aisée, et il faut ici saluer le courage et la confiance en l’outil dont tous ont fait preuve durant ces heures difficiles.

Mais cela n’eût pas été suffisant sans un troisième acteur, prêt à relever le défi de la relance! Quel plus bel exemple aurions-nous pu trouver qu’une entreprise allemande, ici, à quelques pas du centre géographique de l’Europe des Quinze, marquant à jamais la volonté commune des peuples européens à vivre en paix et bâtir leur prospérité commune sur la coopération économique? Il faut oser le dire : dans le contexte de globalisation de la sidérurgie, les Forges de la Meuse ne pouvaient pas lutter seules contre les grands groupes en formation, ce combat-là avait déjà été livré et perdu.

Les Forges de la Meuse n’ont pas perdu leur âme en devenant une usine du groupe Deutsche Stahlbunde, ils se sont fondus dans un groupe qui rivalisera bientôt avec les géants américains et japonais. Dans un secteur sidérurgique en profonde mutation, il fallait un alliage solide pour résister! Nous sommes certains, ici à Revin, que l’excellence
des produits sidérurgiques franco-allemands soutiendra la comparaison avec ceux de leurs concurrents les plus à la pointe! La Pointe, n’est-ce pas d’ailleurs la manière dont nous appelons notre belle région, petit morceau de France avancé dans la Belgique? Cette situation géographique – je l’ai déjà souligné tout à l’heure, est un symbole géographique fort – elle est aussi un atout.

Chacun sait qu’un des premiers chantiers régionaux, avec l’aide de la Communauté Européenne, concernera le désenclavement de la sous-région comprise entre Revin et Givet: transport fluvial, ferroviaire et autoroutier vont se confondre en un audacieux projet multimodal. Demain, les produits manufacturés dans la Pointe bénéficieront d’une distribution facilitée par la rénovation des infrastructures. La Meuse nous reliera à Liège, le chemin de fer à la Lorraine et l’autoroute à Dunkerque: nous sommes au milieu du futur pôle métallurgique européen! Nous sommes à l’aube d’une renaissance!

Alors non, investir à Revin n’est pas un pari risqué, c’est un investissement avisé. Nos partenaires allemands l’ont compris, qui ont proposé un plan de reprise ambitieux et viable, pour autant que la paix sociale soit garantie! Et elle l’est, tant les travailleurs ont compris qu’il n’était pas de nouveau départ sans nouvelles techniques de management!

Les Forges de la Meuse -mais habituons-nous à dire Deutsche Stahlbunde Revin– vont centrer leur production sur la production de pièces métalliques de haute précision pour l’industrie. C’est une activité à forte valeur ajoutée, qui représentait déjà le seul secteur innovant des activités de l’ancienne entreprise, dont la rentabilité était grevée par la forge et le laminoir, outils vieillissants et inadaptés aux modes de production actuels. Les machines et le savoir-faire sont là, la volonté de nos amis allemands de développer l’outil aussi, il ne nous reste plus qu’à nous mettre au travail pour prouver à tous que la sidérurgie a encore un avenir dans notre beau département des Ardennes.

Je fais le pari que les soixante-treize ouvriers, techniciens et ingénieurs qui forment la nouvelle équipe constituent le socle d’une équipe qui comptera d’ici peu des centaines de travailleurs. Je me base là-dessus sur l’engagement solennel qu’a pris M. Martin Hammer, président-directeur-général de la Deutsche Stahlbunde, engagement que je vous lis et par lequel je finirai…

À le lire d’ailleurs, chers amis, Liebe Freunde, je suis persuadé que l’adage selon lesquels les discours les plus courts sont les plus clairs est juste. Écoutez donc:

«Nous achetons les Forges de la Meuse parce que nous y croyons. Nous voulons le dire aux travailleurs et à leur famille. Je m’engage devant vous tous à développer l’unité de production Deutsche Stahlbunde Revin et je m’engage à maintenir le site en fonctionnement pendant au moins 10 ans, à investir dans l’outil de production vingt millions de francs durant les 3 prochaines années».

Ces mots n’ont pas été prononcés dans le vide. Monsieur Hammer, présent lors de l’audience au tribunal de Commerce de Charleville-Mézières, en a fait lecture et l’a fait écrire au greffier devant le procureur, le président du tribunal, les administrateurs, les juges et les représentants syndicaux.

Alors, chers amis, Liebe Freunde, willkomen, bienvenue et que sonne la sirène marquant la reprise de l’activité sidérurgique revinoise!

Danke, merci!»