IV. Retour aux Vieux-Moulins – L’entrée en scène (1)


La première fois que je l’ai vu, je descendais en voiture sur Monthermé et j’étais peut-être déjà à quatre ou cinq kilomètres des Vieux-Moulins. Le vieux monsieur marchait en sens inverse le long de la route.

Je me souviens très bien de ce moment, parce que, surgissant d’une plaque de hêtres, il m’était apparu soudainement dans la lumière, comme s’il naissait d’une flaque d’ombre. Cela m’avait fait penser à l’entrée en scène d’un de ces grands artistes des années 60, Brel, Barbara, Montand, issus tout à coup dans le rond clair d’un projecteur.

Je fais partie de ceux qui considèrent les instants qu’ils passent dans leur voiture comme perdus. D’ordinaire, je me serais donc contenté de ralentir et de faire un petit écart –à la limite un signe au quidam. Pourtant, ce jour-là, quelques mètres plus loin, je m’étais arrêté. J’avais fait demi-tour et je lui avais demandé si je pouvais le déposer quelque part.

Ce n’était parce que j’avais envie de me rendre utile, c’était de la pure curiosité.

On ne s’était jamais vu. Cela aurait pu être n’importe qui, n’importe quel petit vieux qu’on voit marcher sur le bord des routes, à proximité des villages, n’importe quel vieillard affairé, accomplissant avec détermination des tâches qui nous sont devenues étrangères: cueillir l’herbe pour les lapins, ramasser des branchages, redresser une barrière.

Mais les Vieux-Moulins de Thilay ne sont qu’un petit hameau jeté sur le sommet du plateau, cerné par la forêt, dans lequel vivaient quatre personnes, dont moi. Cela faisait bien longtemps que plus personne n’y allait, mis à part quelques promeneurs suréquipés ou l’un ou l’autre botaniste en vadrouille.