IV. Retour aux Vieux-Moulins – L’entrée en scène (1)

IV. Retour aux Vieux-Moulins – Un héros qui s’appelle Sergueï Karlovic (10)

Ce que j’ai vu aussi: un petit groupe de miliciens serbes pénètre dans le village. Ils passent les maisons au crible. Ils en font sortir des familles qui se serrent en grappes…

Dans ma lunette de visée, je les vois faire de grands gestes. Il y a une vieille avec un fichu sur la tête et une sorte de cache-poussière bleu passé sur une robe à fleurs. Elle me fascine. Il me faut deux ou trois minutes d’observation pour me rendre compte qu’elle est la copie exacte de madame Dumortier, la voisine de ma grand-mère.

Madame Dumortier m’offrait toujours des bonbons quand j’étais gamin, à Monthermé. Et donc cette madame Dumortier, je la vois dans ma lunette, pendue à la manche d’un milicien. Elle implore. À cinq mètres d’elle, la famille pleurniche en silence.

Puis il y a une porte qui s’ouvre, une porte serbe, car on n’y avait pas mis de croix à la peinture…

Un homme en sort. Il a peut-être vingt-cinq ans. C’est un colosse souriant. Il ne porte pas d’arme. Il apostrophe les miliciens et il commence à discuter avec eux. On dirait qu’il les connaît. Il en touche un à l’épaule, se retourne et se dirige vers Madame Dumortier. Il lui parle, cela a l’air de rassurer la vieille dame.

Ensuite l’homme –j’ai appris par la suite qu’il s’appelait Sergueï Karlovic- revient vers les soldats. Sergueï Karlovic -je n’oublierai jamais son nom– sort un paquet de cigarettes de sa poche et leur tend à chacun une sèche. Les gars sont au nombre de cinq, les autres miliciens sont partis ailleurs.