IV. Retour aux Vieux-Moulins – L’entrée en scène (1)

IV Retour aux Vieux-Moulins – ESPT (2)


J’avais atterri aux Vieux-Moulins presque par hasard, un an plus tôt. C’était au profond de mes tourments. Je venais de rentrer de guerre, comme qui dirait bien amoché. Aucune blessure visible mais une profonde dépression, que les psychologues de l’Armée avaient d’abord pris pour de la simulation. J’avais fini par renoncer à mon engagement et j’avais quitté la caserne, à Charleville.

Je ne trouvais aucun sens à mon existence, et j’étais encore moins capable d’exprimer mes sentiments. Je traînais ma lassitude, constamment ravivée par l’émergence de souvenirs obstinément refoulés. Les sentiments misanthropes me gagnaient, parler m’était difficile, soutenir une conversation inconcevable.

C’est peut-être en réaction à cet état d’esprit que je me suis arrêté et que je lui ai adressé la parole. Peut-être qu’inconsciemment je m’étais dit que s’il devait rester un être humain qui valût sur terre, c’était sans doute cet innocent vieillard, marchant sur le bord de la route à pas résolus.

A l’époque –à croire que j’étais complètement con- s’il me restait une illusion, c’était celle-ci: les vieilles personnes sont des gens sympathiques, dont le souhait le plus cher est de nous dispenser leur expérience, afin que notre futur soit meilleur que leur passé. (Aujourd’hui, grâce à ou à cause de Camille, je suis revenu de ce genre de foutaises.)