IV. Retour aux Vieux-Moulins – L’entrée en scène (1)

IV Retour aux Vieux-Moulins – L’appel de Vukovar (6)

Je m’étais installé aux Vieux Moulins peu de temps après mon retour de Bosnie, complètement déboussolé.

Deux ans de FORPRONU – casque bleu pour vous servir.

Je dis bien pour vous servir, car si je m’étais engagé dans l’armée mû par le patriotisme et l’attrait de l’aventure, c’était d’abord et avant tout pour me sentir utile. J’aimais l’idée de servir mon pays. De surcroît, j’étais tétanisé par la perspective de poursuivre des études: je voyais déjà le diplôme qui était au bout et, juste après, mon arrivée sur le marché du travail. Ou plutôt je ne m’y voyais pas du tout.

La guerre qui avait éclaté peu de temps auparavant en Yougoslavie me donnait une occasion rêvée de jouer les Don Quichotte et de reporter mon entrée dans la vie active.

C’était une guerre très contemporaine, qui répondait à tous les critères de la bêtise moderne. Toutefois, à l’époque, les jeunes Européens de mon âge la percevaient plutôt comme une resucée de la seconde guerre mondiale, avec son cortège d’atrocités infligées aux civils. On en percevait mal la dimension religieuse ou culturelle. Personne ne pouvait savoir qu’elle portait en germe vingt-cinq ans de regrès intellectuel –on lira bien: évolution régressive- qui déboucherait sur le triomphe de la pensée lisse.

Sur le long terme, les tenants de l’unité yougoslave -Serbes en premiers qui y avaient leur avantage- perdirent la bataille de l’information mais au début, nous mettions tout le monde dans le même sac. Il n’y avait pas de différence notable entre Serbes, Croates et Musulmans, ils se ressemblaient tous et ils parlaient la même langue.
Vukovar, première ville martyre, portait un nom de vampire. On n’y comprenait rien.

Cette guerre était un malentendu mais c’était aussi une magnifique occasion de prouver à quel point nous, Européens de l’Union, étions porteurs de valeurs fortes et bienveillantes. Par conséquent, nous allions nous entendre et envoyer une force armée sur place, qui s’interposerait entre les belligérants le temps que nos diplomates fassent leur travail.

Je rêvais naturellement d’en faire partie. J’avais donc précédé mon service militaire et je m’étais engagé dans une troupe d’élite. Je voulais de l’action, sans doute aussi me prouver que j’avais l’étoffe du héros. J’étais persuadé qu’il ne m’arriverait rien.