IV. Retour aux Vieux-Moulins – L’entrée en scène (1)

IV. Retour aux Vieux-Moulins – Europa, Europa! (7)


À l’annonce de mon engagement, mon père, membre actif du parti socialiste, cacha plus son inquiétude que sa fierté. Mon père était né juste après la guerre, il avait grandi avec le mythe européen, qu’il avait vu porter sur les fonts à Rome, en 1960. Il avait treize ans à l’époque et en était resté non pas europhile – le mot serait trop faible – mais eurolâtre. Aussi ne ratait-il jamais l’occasion de sortir le drapeau bleu, acquis lors d’une visite à Bruxelles, en 1984. L’adoption officiellement triomphale du traité de Maastricht n’avait rien arrangé à son aveuglement.

À la télévision, lorsqu’il voyait l’un ou l’autre député interrogé sur la question yougoslave déclarer qu’en tout état de cause, la solution du problème était eu-ro-pé-enne, il se retournait vers moi, ravi, et il me disait :
– Tu vois, je te l’avais dit, la solution, c’est l’Europe. L’Eu-ro-pe.

C’était ça, l’Eu-ro-pe: François allait téléphoner à son copain Helmut et hop, tout serait réglé. Comme quand le Mur de Berlin était tombé. L’Europe, vecteur de paix universelle!

J’en étais convaincu moi aussi. Je ne remettais rien en cause. Mon enfance avait été parfois douloureuse, mais sans incidents personnels de parcours. J’avais été élevé par mon père et j’avais suivi un parcours normal. J’étais donc à l’obtention de mon bac un jeune provincial de 18 ans, bien sous toutes les coutures: je ne m’étais jamais rebellé, j’adorais mon père et, mis à part un différend grandissant sur la résolution du problème israélo-palestinien, je partageais ses idées.

Et depuis que j’étais petit, j’entendais que la solution, c’était l’Eu-ro-pe.