IV. Retour aux Vieux-Moulins – L’entrée en scène (1)

IV. Retour aux Vieux-Moulins – Désillusion (8)

On dit parfois de quelqu’un qu’il se heurte au mur de ses illusions, dans mon cas, on peut écrire que je me le suis pris en pleine face et à pleine vitesse.

En quelques mois, le projet de force européenne avait coulé corps et biens. Visiblement, il y avait eu de la friture sur la ligne entre François et Helmut: on s’était tout à coup souvenu que les Serbes étaient les alliés historiques des Français et que les Croates penchaient plutôt pour les Allemands. La déroute diplomatique fut dissimulée par le bricolage d’une force d’interposition internationale sous l’égide de l’ONU, la FORPRONU, dans laquelle les soldats français avaient une place de choix.

Sur place, je m’étais rapidement rendu compte que j’étais plus là pour donner bonne conscience à l’opinion occidentale que pour entraver véritablement le cours de la guerre. Nous en étions d’ailleurs tenus à l’écart. Pour tout dire, nous courions derrière comme on court après le vent, nous arrivions toujours après la bourrasque.

On avait commencé par stationner dans les montagnes du centre, à une centaine de kilomètres au nord de Sarajevo. Des gamins déscolarisés couraient à côté de nous : «Fransouski, Fransouski!», avec l’arrogance des guerriers en devenir.

La guerre et ses ravages surgissaient à l’impromptu: des maisons vidées, parfois calcinées, aux façades criblées de balles. Peu de traces de combat en vérité, si l’on exceptait les cimetières de fortune et l’absence de la population adulte; on entendait rarement tirer. On s’ennuyait ferme.

J’escortais un lieutenant dans les postes avancés. Sa mission était de maintenir le contact avec des miliciens hostiles, au cours d’interminables réunions, durant lesquelles on se perdait en palabres hypocrites. L’accueil n’était jamais cordial: deux ou trois combattants levaient la tête, un moment distraits de leur occupation (entretien des armes ou de la cantine, terrassement). Les miliciens nous désignaient les responsables avec des crachats dans leur direction, après avoir chambré leurs balles. Je ne me suis jamais habitué à ces manières de cow-boy. J’avais l’impression que ce manège voulait dire: vous ne servez à rien et nous nous défendrons sans vous. On avait l’impression qu’ils auraient volontiers fait un carton sur nous.