Chapitre 9

Qui sommes-nous, cependant, pour nous imaginer avoir le temps nécessaire à la réflexion? En ce sens, les philosophes furent-ils jamais rien d’autre que de vaniteux jean-foutre? Les choses vont toujours trop vite: seuls les plus riches croient bénéficier du privilège de décider du cours de leur vie. Quant aux autres, ils font ce qu’ils peuvent avec les cartes que le sort injuste et malicieux leur réserve, tentant autant que possible d’améliorer leur ordinaire en dissimulant aux autres comme à eux-mêmes la tragique réalité de leur incapacité ou de leur imposture.

Sans mémoire, la vie est plus encore une ineffable méprise. C’est du moins ce qu’opinait Lazare, qui n’avait trouvé que cette hypothèse pour s’accommoder de ce que la fortune lui avait réservé. Sorti du néant à l’âge adulte, il avait composé avec ce qu’on lui avait mis en main: une femme, un foyer et une charge de médecin.

Il se disait que l’honneur lui aurait commandé d’avoir la fierté des singes, qui nous montrent leur cul quand nous les admirons au passage d’un montreur. Lazare n’avait pas cette grandeur dans l’action.

Il n’avait pas eu le choix et cela n’avait pas été facile. Dans les premiers mois, quand il croyait encore, il avait pris ce qui lui arrivait pour une épreuve divine; puis, à bien considérer les choses, il en était arrivé à penser qu’il valait mieux que Dieu n’existât point, plutôt que tolérer sa cruauté et son insensibilité face aux drames qu’Il provoquait et qui accablaient Ses innocentes créatures; opinion blasphématoire qui trahissait son manque de formation religieuse et qui était d’ailleurs, lui avait dit le curé, sans doute inspirée par le Créateur lui-même. La réponse du ratichon sophiste n’avait pas satisfait Lazare, qui s’était depuis désintéressé de la question (car il sentait dans son for intérieur que l’examen des desseins du Seigneur provoquerait plus facilement sa révolte que sa soumission, ce qui était dangereux pour sa vie); ce pas sauté, il avait définitivement franchi le palier qui sépare la religion de la philosophie et s’était accommodé de son destin en s’efforçant de vivre le mieux possible selon ce qui lui semblait juste et beau de faire.

Un instant tenté par le dédain des singes

Mais que faire? Au début, il s’était imaginé dans la peau d’un animal exotique. Il se disait que l’honneur lui aurait commandé d’avoir la fierté des singes, qui nous montrent leur cul quand nous allons les admirer au passage d’un montreur. Cependant Lazare n’avait pas cette grandeur dans l’action et il n’était pas de tempérament mélancolique. Prisonnier de l’oubli, il était maintenant affranchi de son passé. Il ne s’agissait en somme que d’accepter son destin et d’aimer son cauchemar. De fait, très vite, il avait repris pied, même si son amnésie le tourmentait encore de temps à autre, le plongeant dans une angoisse qu’il taisait à son entourage, Cronfestu parfois mis à part.

On frappait à sa porte, les malades se succédaient, les affaires allaient bon train. Lazare les soignait sans distinction, selon ce que lui avait enseigné son ami apothicaire, en prenant bien soin de privilégier l’écoute. Lazare étant naturellement doué pour l’apprentissage, la barrière de la langue n’avait pas été longtemps un problème. Il adorait les grasseyements rugueux de ses clients et, bientôt, il avait maîtrisé leur idiome et était capable de distinguer, à l’accent, qui dans ses malades venait de la rive droite ou gauche de l’Yser.

Pour ses concitoyens, l’épidémie de peste n’avait été qu’un épisode vite effacé. Grâce à la prudence (ou était-ce de la panique?) de Cronfestu, la maladie s’était arrêtée à la porte du petit port. Personne n’était entré dans les murs durant plus de trois mois et aucun cas n’avait été détecté dans la ville. En somme, on avait vu mourir les gens de loin, dans le petit dispensaire qui avait été installé dans la maison située près de la porte principale. Chacun l’appelait le lazaret, non en raison de l’adoption du mot français, mais bien parce que seul Lazare y avait officié.

Cinq hommes avaient été désignés à son service: deux condamnés de droit commun, encroués pour des peccadilles, deux indigents et un vagabond. Lazare les avait découverts au premier matin du confinement, morts de peur. Les avait-il pris en pitié par grandeur d’âme ou parce qu’il n’aurait de toute façon pas eu le courage d’endosser la responsabilité de leur mort? Nul le sait, mais le brave homme n’avait pas voulu exposer ses commettants aux effets de la contagion. Il les avait affecté à des opérations périphériques: préparations diverses, entretien du potager, livraison de fournitures, creusement des fosses. Pour le reste, ils étaient barricadés dans une petite maison du faubourg, non loin du lazaret. Personne d’autre que lui n’avait plus approché un malade.

Lazare prodigua des soins gratuits à une quinzaine de personnes. Sans trop de succès, hélas. Les choses allaient généralement vite: en quelques heures, l’affaire était close et le mort enterré. Dans l’intervalle: consolation du malade, soins sommaires n’empêchant pas une rapide agonie, mort, désespoir, sentiment de colère et d’impuissance, questionnement métaphysique, sortie du temps; enfin Lazare sort de sa prostration, il prépare un grand linceul de toile écrue, traîne péniblement le cadavre dans le jardin du lazaret, bascule le corps dans la fosse, le recouvre de chaux vive et de terre, puis il se rend au bord de la mer; là, nu comme au premier jour, il prend un bain comme on est baptisé ou qu’on se lave de ses péchés. En ces moments terribles, il y pensait, à cette foi qu’il n’avait plus mais qui revenait le chatouiller. Dieu tout puissant, quel péché dois-je expier pour endurer une telle épreuve? Qu’ai-je commis de si terrible? Et ces hommes et ces femmes que Vous m’envoyez mourants, se pressant déjà aux portes de Votre royaume, qu’ont-ils fait pour mériter un tel sort? Pourquoi les faire mourir de la sorte, seuls, abandonnés, loin du réconfort et de la religion? Pourquoi ne suis-je pas frappé à mon tour? Ô Seigneur, donnez-moi la force!

L’inutile prière à Dieu

Mais même dans les plus profonds moments de son désespoir, même lorsqu’il sortait dans la nuit noire et qu’il vociférait comme un damné, même lorsqu’il crachait sa haine et son incompréhension aux étoiles scintillantes, même lorsque brisé, il tombait à genoux, les bras en croix et les joues baignées de larmes, même lorsqu’il était redevenu un petit enfant effaré par la révélation de l’absurdité de notre condition, même lorsqu’il n’était plus rien qu’une bête fourbue, même lorsqu’il était le cerf résigné face au regard du loup, même lorsque, même lorsque, même lorsque, Lazare n’obtint jamais la moindre réponse.

Toutefois, si le Seigneur ne l’avait pas entendu, comment expliquer ce fait surprenant: l’un de ses malades avait bien guéri! C’était le dernier qui lui était arrivé, dans le courant de février 1721. Un homme patibulaire, parlant le français, qui sitôt remis sur pied, avait tiré sa révérence sans plus jamais réapparaître. L’homme lui avait laissé, en guise de cadeau d’adieu, un curieux petit médaillon de bronze, une sorte d’obole, que Lazare avait fait monter en médaillon et qui ne le quittait plus. Cette guérison fut aussitôt sue, le joaillier étant bavard, et contribua, en mai 1721, lorsqu’il fut bien acquis que l’épisode de la peste était clos, à ce que Lazare fut reçu en héros dans la cité et proposé par Cronfestu comme médecin. Personne ne discuta le fait que le poste jadis occupé par cette baderne de Zwarteprik lui revenait de droit.

La stupéfiante désinfection de la ville

Disons-le franchement, cette promotion arrangeait l’apothicaire. En peu de temps, il avait fait fortune, à la façon des marchands d’armes par temps de guerre. Ses affaires précédemment moroses lui avaient valu de constituer des stocks de remède quasiment inépuisables, qui s’étaient avérés indispensables lorsque l’épidémie avait effleuré la cité marine de son haleine fétide. Dès les premiers jours du danger, il avait convaincu le burgmeester de faire procéder à des fumigations publiques. Dans les étuves de Nieuport, qui se trouvaient non loin de la halle aux marchands, les habitants s’étaient succédé par paquets de vingt. Quel que soit leur âge ou leur condition, bien qu’on veillât à ce que les convenances fussent respectées, chacun se devait de se dénuder, de se baigner, de se laver et de passer dans une pièce annexe. Là, un énorme chaudron avait été installé, dans lequel cuisaient de savantes décoctions, dont les effets étaient censés prémunir les habitants de la contagion. Cronfestu y fourrait tout ce qui lui passait sous la main, y compris certaines herbes ramenées des Indes. C’étaient des sommités florales dont on lui avait vanté les vertus vulnéraires et somnifères. Les tisanes répandaient une odeur délicieuse, mais leurs effets étaient aussi stupéfiants qu’incontrôlés. On narre qu’il y eut des dérapages cocasses – tel l’épisode où la femme du burgmeester, les yeux rougis par l’effet des fumigations, s’était égarée dans les couloirs de la halle, poursuivie par son important et bedonnant époux, et avait surgi nue et hilare devant un groupe de marins de la plus basse extraction. (Cependant, notre propos n’était pas de faire l’apologie des différentes formes de l’ivresse et de dénoncer ses désastreux effets sur les bonnes mœurs, nous nous bornerons pudiquement à clore ce chapitre et à refermer cette parenthèse.)

(à suivre)
Dans le chapitre suivant, nous n’allons pas trop secouer Lazare, ce serait le priver de ses années immobiles; nous irons plutôt rejoindre ce vieux forban de Marius Veyrand. Ah, c’est qu’il s’en est passé des choses, ailleurs, tandis que Nieuport fêtait chaque année la crevette! Et notamment, au doux royaume de France, la prise de pouvoir par le roi Louis XV, arrière-petit-fils de Louis XIV et probablement presque aussi infect que lui, son intolérance se doublant de la mise en place d’un secret que nous découvrirons (découvrir la couronne est une gourmandise républicaine).

Le chapitre 10 sera mis en ligne le vendredi 31 juillet 2020

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