Chapitre 10

À quoi passons-nous notre temps, tout de même? Chacun voit midi à sa porte: les rois ont leurs préoccupations de roi, les courtisans leurs préoccupations de courtisan, les philosophes celles du philosophe; Icare accomplit son destin, pendant ce temps, les laboureurs labourent et la machine ronde poursuit sa course au milieu des étoiles. Nous ne sommes en somme que des fluides éphémères, tels que jaillis de La Fontaine. Ce qui fait qu’à l’instant précis où tu lis ces quelques lignes qui ne t’apprennent rien, cher lecteur, quelqu’un est probablement en train de manigancer ta perte, d’ourdir une sournoise machination, d’espérer ta mort.

Divertis-toi! Si par bonheur, tu avais eu la sagesse de te tenir éloigné de la marche du monde, des affaires humaines et du cortège des malfaisants, sache que la cerise qui fit ton déjeuner et dont tu as avalé le noyau par inadvertance poursuit à l’heure actuelle sa course fatale dans tes boyaux fétides; elle a franchi le détroit du gosier, plongé vers l’estomac, surnagé dans la bile avant de s’engouffrer dans l’étroit passage qui marque le début des intestins, là, elle va résister aux assauts répétés des acides puis, décapée, elle ira se perdre dans le cul-de-sac de l’appendice; quelques jours d’immobilité et ce serait l’infection. Tu es sous la menace d’une péritonite aiguë, tu fais des plans sur la comète et tu t’imagines pirate!

Croque un bonbon, la carie guette! Tu ne vaux guère mieux que Lazare, à la vérité. Lazare? C’est un bon exemple: ce foutriquet passe sa vie à philosopher – enfin c’est de cette manière qu’il justifie sa tendance à pontifier. Il essorille autant qu’il captive son entourage par ses réflexions désabusées, soulignant sans cesse la vanité de toutes nos entreprises. Il croit sans doute que cela lui donne de l’assurance? Eh bien voici la cerise, voici les malfaisants: Marius Veyrand est à ses trousses, sur le point de le localiser, et ceci fait, il va le livrer à Ninon la Mort!

Le remède qui soignera Flora

Et pendant ce temps, Lazare, médecin des corps et des âmes, un brin fatigué des bras de Margriet (quelle ingratitude, tout de même! Elle lui a donné un fils qu’il adore) sert son premier carpe diem à Flora, la femme de Dikke Bart, le burgmeester de Nieuport, qu’on ne présente plus et qui gonflé par son importance aurait tendance à négliger quelque peu son devoir conjugal. Sujette aux migraines, Cronfestu la dit désœuvrée, Flora, délaissée et déprimée; l’oreille de Lazare se tend. Cronfestu dit aussi qu’elle professe une inclination pour les accents étrangers – de quoi faire bisquer son mari, qui tient sa popularité de la méfiance qu’il professe envers tout ce qui ne parle pas son flamand; la pupille de Lazare s’écarquille. Moi-même, dit Cronfestu avec trois points de suspension, moi-même si j’avais voulu mais je n’ai plus vingt ans et mes goûts me portent vers d’autres aventures. À l’ouïe de cette confidence, l’anus de Lazare se contracte mais la double information est cruciale: si c’est vrai, la triste couille molle se rangera dans la longue cohorte des cocus et Cronfestu ne sera jamais un rival.

Et le médecin de s’empresser auprès de la belle languide. Chaque semaine, Flora consulte. D’abord chez Lazare, mais les céphalées sont telles que la présence du carabin est requise à domicile. Et ce jour de conseil, Bart à peine parti vers ses fonctions avec l’air d’importance et de puissance qu’il prend volontiers en cette occasion, la citadelle ouvre les portes au conquérant choisi. Voilà la belle qui s’affale sous le dernier sous-entendu, qui déplie la nuque à son premier baiser, qui fait semblant d’être patiente et maudit son vertugadin.
Ces deux-là sont murs pour une longue et délicieuse liaison adultère. Mais quittons ce petit cabinet à l’air iodé, laissons nos deux amants profiter quelques temps des délices de l’amour: de grands changements s’annoncent à la cour de France.

Le roi veut tout savoir sur tout et sur tous

Nous sommes asteure en 1723. C’est la fin du temps béni de la Régence, cet interrègne heureux, presque paisible, où les principales préoccupations des puissants tenaient à la douceur du drap de lit et aux règles du jacquet. Louis XV monte officiellement sur le trône… Bien sûr, dans la sinistre galerie des rois de France, on ne fera jamais pire que Louis XIV, ce tyran mégalomane, cette boursouflure à l’ego démesuré, cet infâme névrosé – oui, celui-là est de très loin le pire et le moindre de ses jours de règne justifie à lui seul cent ans de révolution populaire, mais le Capet quinzième de son prénom passé de Clovis à Louis ne sera pas mal non plus – on peut même affirmer qu’il va tenir la dragée haute à la crème des fieffés fécalomes de ses pairs, le roi si mal dit le Bien Aimé. Ce n’est pas qu’il ne soit pas sympathique, notez-bien, on nous le décrit éduqué, jouisseur, aimant la fesse ronde et le cotillon plat, mais n’est pas Diderot qui veut. L’astre de Versailles n’étincelle pas autant que le soleil de Langres. Vous m’objecterez que c’est un peu normal: les souris blanches ne font pas de vieux os dans un nid de vipères… alors s’il n’y a pas de raisons que les puissants soient meilleurs que nous, ils ont en revanche beaucoup plus d’excuses d’être sournois, hypocrites, maniaques, arrogants et pingres. Et c’est peut-être pour ça que notre jeune souverain est un obsédé du complot, un tisseur de toiles, un Louis XI à la puissance triple. Contrôler, fabriquer, répandre l’information, voilà la grande affaire du Versaillais en chef. Louis XV est un potentat moderne, un précurseur: sa première préoccupation va consister à mettre sur pied un réseau d’espions et d’indicateurs dans toutes les cours et les villes d’Europe.

Les jeux de l’amour et du Lazare

“Ah, tu es mon pirate, Lazare! Tu as pris mon cœur et mon corps! À l’abordage! À l’assaut! Viens me polir la myrtille!”

L’homme éclate de rire à cette tirade commencée mezzo voce et terminée crescendo. Il est toute la jeunesse du monde. Molto vivace, il escalade le lit, nu comme au premier jour, se tortille vers son amante qui l’accueille dans un gloussement de plaisir annoncé. Andante maestoso, il plonge sa tête vers le nombril de la belle, qu’il couvre de baisers affamés; une main obéissante a plongé vers l’entrejambe, à la découverte aveugle de son mont de Vénus mais sa progression est entravée car la femme vient d’agripper son membre, qu’elle serre à la folie. Délices! c’est comme un coup de fouet! Oh, si c’est comme ça, il lui offre volontiers la plénitude majestueuse de son érection mais de l’autre main, il s’arroge le droit de lui saisir ce sein, qu’il lèche avec délectation. Il voit le ventre qui palpite, qui se soulève. Démesure, frénésie! Se parfumant de leurs muqueuses, les deux amants s’enroulent dans une danse de serpents. Caresse des peaux, des étoffes soyeuses, rires dans la nuque (on prendrait bien leur place, passons).
Soudain, à la faveur d’une roulade sur le côté, la femme passe une jambe sur le torse de son partenaire, appose les mains au thorax et d’un coup, s’assied sur lui, offrant au regard enfiévré de son partenaire le merveilleux spectacle de son ventre tendu vers le plafond du baldaquin… Il me semble qu’un œil invisible les observe. Qui est-ce? Dikke Bart, le mari trompé? Margriet, la femme bafouée? Que non pas! C’est une image: pour l’instant, ils sont seuls et rien ne vient troubler la séance de leurs voluptés.

Veyrand? Un piètre littérateur!

Toutefois, exactement au même moment, à la seconde près, Marius Veyrand met le point final au premier des rapports qu’il enverra à Sa Majesté, le tout-puissant roi de France par la grâce de Dieu.

Une copie, que j’ai consultée, se trouve même égarée parmi les trésors innombrables de la Très Grande Bibliothèque de France. Il faut y aller pour l’architecture mais en ce qui concerne les documents relatifs à Veyrand, on sera déçu. C’est un piètre littérateur à l’orthographe incertaine et à la grammaire cahotante.

Ces documents sont maintenant publics et disponibles aux Archives nationales. Une copie, que j’ai consultée, se trouve même égarée parmi les trésors innombrables de la Très Grande Bibliothèque de France. On peut y aller pour l’architecture mais en ce qui concerne les documents relatifs à Veyrand, on sera déçu: c’est un piètre littérateur à l’orthographe incertaine et à la grammaire cahotante. Vous ne trouverez dans sa prose rien d’autre que des banalités dessinées à l’arabesque, de mesquines élégances, de tristes justifications de l’espionnage… Nous résumons: “Sire, vos anciens sujets réformés forment à Amsterdam et à La Haye une petite communauté autonome et prospère / en lien avec toute la diaspora protestante, ils intriguent en permanence contre l’intérêt du Royaume / voici des noms (suit une liste) / je manque de moyens, Sire!”

Marius Veyrand s’est appliqué au rapport. Les nouvelles responsabilités qu’il a obtenues lui donnent une chance inespérée de se refaire. Il était temps. C’est peu dire que les choses n’ont pas tourné rond depuis quelques temps. D’abord, l’enlèvement de l’enfant de Ninon a été un fiasco. Le marmouset a disparu avec cet imbécile de Norbert et cet incapable de Jean-Baptiste, ils se sont probablement noyés tous les trois et, avec eux, la possibilité de faire chanter Ninon a pris l’eau. Adieu fortune, adieu la carte du trésor des Frères de la Flibuste, la belle est disparue elle aussi, en allée sur les flots gris de la mer du Nord; personne apparemment n’entend plus parler d’elle.
Pour ne rien arranger, le bateau de Veyrand, son « L’Impénitente », un magnifique brick taillé pour la course, a été arraisonné par les autorités anglaises au port de Southampton. Maudits Godons: ils n’étaient pas dupes de son passé de navire corsaire. Le bateau a été vendu au bénéfice de la couronne, au prétexte que Veyrand ne pouvait payer les droits de douane, ridicules, et les frais du procès, gigantesques! Le vieux forban s’est juré de faire payer très cher le goût de leurs procédures à ces maudits Anglais; en attendant, il y a perdu toute sa fortune et, plus gênant, tout son crédit. Par conséquent, son équipage s’est dispersé dans les tavernes de Southampton.

Marius Veyrand, alors, a traîné une vie de misère durant quelques longs mois, jusqu’à son arrivée à Londres. Là, à force d’intrigue, il est parvenu à obtenir un entretien avec l’ambassadeur du Régent, qui l’a fait rapatrier en France, en guenilles. S’ensuivirent d’autres longs mois d’errance et de mensonges, puis un exil à La Haye, au milieu des calvinistes. Veyrand s’y est installé sous son propre nom, en austère gentilhomme protestant. D’après la rumeur, presque ruiné par l’effondrement du système de Law, quelques années auparavant, il vit chichement à crédit. Les bonnes gens lui sourient dans les travées du temple, il a bien du courage! Dans leurs prières, les plus zélés dévots ne l’oublient pas: si seulement ce bon vieillard pouvait voir ses entreprises couronnées de succès, ce serait une illustration éclatante de la miséricorde divine!

(à suivre)
Pauvre Lazare! Comme tout un chacun, il connaît son présent et ignore son avenir – mais il offre la particularité de ne rien savoir de son passé. L’exécution d’un détrousseur de grand chemin accusé d’avoir dépouillé un notaire de sa bourse ne va pas être qu’un supplice pour le malfrat. Un sentiment d’immanence va le tourmenter. Et… Ah, s’il pouvait deviner à défaut de savoir!

Le chapitre 11 sera mis en ligne le vendredi 7 août 2020

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