Chapitre V. La cacasse à cul nu

V. La cacasse à cul nu – Des causes du désastre (1)

C’est en raison des grives et de mes grand-parents. Voilà ce que j’aurais dû dire au juge. J’aurais dû clore le bec à mon avocat, refuser sa stratégie, assumer en somme.

Mais il me faudrait des années. C’est seulement aujourd’hui que je peux le dire sans honte, même avec fierté: il ne se serait rien passé sans mes grands-parents et une casserole de grives.

D’abord, c’est parce que je devais l’aider. Ça n’a rien à voir avec de la gentillesse ou de la commisération : les sentiments n’ont rien à voir là-dedans. Cela n’a rien à voir non plus avec le repas qu’il m’avait promis, comme pour me convaincre de le déposer à Monthermé. Je n’aurais même pas eu idée de laisser le vieux Camille devant la porte de la maison de son fils: c’eût été contraire à tous les principes de la solidarité rurale. Le genre de trucs qui vous colle la poisse.

Notez que je n’aurais pas agi de la même manière si le vieux Camille ne m’avait pas été inconnu. C’est précisément parce que je ne le connaissais pas que je ne pouvais pas refuser de le ramener à Monthermé, où je me rendais.

Tout le monde a déjà entendu une de ces histoires dans laquelle un voyageur inconnu frappe à la porte d’un paysan. Il lui demande l’hospitalité ou de l’aide sans se présenter. Le paysan qui refuse est maudit, tandis que celui qui accepte finit comblé de richesses. C’est une manière de faire comprendre à tout le monde à quel point la solidarité est une chose sacrée. C’est le même ressort qui pousse le cycliste ou le motard à mettre pied à terre lorsqu’il croise un de ses égaux arrêté sur le bord de la route: on pense que ça porte malheur de ne pas obéir à la loi tacite qui veut que l’on ne refuse pas son aide à un inconnu frappé par la poisse.