Chapitre 11

Lazare quitta son fauteuil et vint se poster à la fenêtre de son cabinet. Par la fenêtre ouverte, le vent qui soufflait du large lui apportait des parfums entêtants. Cela faisait déjà quelques jours que notre héros était plongé en pleine réflexion. Il pressentait qu’une idée faisait son chemin en lui, qu’il ne parvenait pas à saisir. Sauf que plutôt d’une idée, il eût mieux valu parler d’une gêne constante, un sentiment de danger, quelque chose qui l’entravait sans l’oppresser, comme le poids d’une corde autour du cou ou la pointe d’un couteau dans le dos. Tout à coup et comme toujours lorsqu’il était sujet à des humeurs tangentielles, il eut envie de jouer avec son fils.

Lazare connaissait cet état. Depuis son amnésie, son cerveau était de temps à autre celui d’une bête traquée. Dans les débuts, ses angoisses n’étaient à vrai dire que des interrogations, pénibles, certes, mais supportables. Il en était quitte pour quelques heures de gamberge, pour le même examen minutieux de ce qui lui était resté de sa vie antérieure, c’est-à-dire les quelques effets qu’il portait sur lui au moment où il avait été retrouvé sur la plage et le ressassement de ce qu’il savait de lui: Français probablement, venu par la mer, ayant des connaissances en latin, donc ayant étudié. Il en sortait par une grande balade sur la plage, du temps passé avec son petit garçon, une discussion avec Cronfestu, une étreinte avec quelqu’une, une lecture philosophique: il y avait toujours quelque chose ou quelqu’un pour le divertir.  

Cependant les choses avaient peu à peu empiré. Lazare savait maintenant que ce qu’il ressentait n’était sans doute que les prémisses d’une nouvelle crise d’angoisse, qui culminerait dans une série d’épisodes d’épouvante, avant de s’étioler dans une phase de prostration. Lazare s’accrochait à cette certitude: il y aurait une phase de régénération. Mais il était terrorisé à l’idée de qui l’attendait avant.

La cravate du notaire

Il avait connu sa première crise sérieuse cinq ans auparavant, dans le courant du printemps 1725, le vingt-cinq du mois de mai pour être précis, à l’occasion d’une fête populaire. Il s’était ce jour-là agi de pendre un étranger convaincu du crime de brigandage de grand chemin, lequel avait été perpétré contre un notaire qui voyageait incognito et qui s’était trouvé dépouillé de tout ce qu’il possédait sur lui (à l’exception notable de sa cravate, on ne sait trop pourquoi). On n’avait pas eu de mal à confondre le malfaisant, un vagabond qui parlait un dialecte presque incompréhensible, que Cronfestu avait défini être le patois des pays d’Outre-Meuse, l’Ardenne ou la Lorraine, sans plus de précision. 

Tandis qu’il se trouvait englué dans une interminable conversation avec le burgmeester, lequel s’interrogeait sur le savoir-faire du bourreau, Lazare avait ressenti une étrange sensation.

De ses aveux obtenus rapidement par les moyens traditionnels (dire que vingt à trente litres d’eau suffisaient!), on avait compris que l’homme avait quitté sa région natale pour s’engager aux Colonies. Il avait sans doute perpétré son odieuse agression afin de garnir sa bourse en prévision du long voyage qui l’attendait. Pour preuve supplémentaire, il portait sur lui une lettre de recommandation, plutôt une sorte de vade-mecum de l’exil volontaire qui lui indiquait la marche à suivre: rallier Dunkerque, s’y embarquer pour Lorient. Là, dans le port neuf du Nouveau Monde, signer un contrat au bénéfice d’un planteur des Caraïbes. Ensuite, reprendre la mer pour le grand saut vers la fortune. Arrivé à destination, le volontaire aurait été au service de son patron durant trois ans, avant de recouvrer la liberté. En plus d’être logé, nourri, blanchi, l’homme aurait remboursé de la sorte le prix de son voyage.

Les périls de la séduction

L’affaire n’était-elle pas avantageuse ? À espérer que le commettant n’allât pas se compromettre avec l’une ou l’autre négresse (ce pourquoi on venait judicieusement d’inventer le racisme d’état et d’interdire les mariages interraciaux) ou rallier une troupe de pirates, c’était en quelque sorte du gagnant-gagnant, dans la plus noble tradition de l’exploitation de la misère et de l’esclavage volontaire. Un procédé aussi astucieux qu’intemporel (il est paraît-il toujours répandu de nos jours), qui valorisait la débrouillardise et l’esprit d’entreprise, réduisait la verrue salariale, stimulait la navigation et fournissait l’Occident en produits de première nécessité (l’honnêteté nous pousse cependant à prévenir le lecteur désargenté que, dans le cas où quelque force insoupçonnée le pousserait, lisant ces lignes révélatrices, à fuir la misère pour entreprendre le grand voyage vers Cocagne, il est judicieux de savoir nager – aucune bouée n’étant fournie par les armateurs- et d’emporter un petit chandail pour le cazoù – vu qu’il fait froid sous nos ponts, en dépit du réchauffement climatique).

L’affaire avait été rondement menée et le criminel pendu au gibet à l’entrée de la ville. Cela avait été l’occasion de belles réjouissances, car l’avancée du droit et la diffusion des idées de progrès faisaient à l’époque beaucoup de mal à la pratique de l’assassinat légal, qui se faisait par conséquent plus rare. Heureusement en l’occurrence, pour peu que l’on ne se fût pas trop inquiété des incohérences du récit du notaire et des initiales protestations d’innocence – au demeurant fort peu dignes – de l’accusé, toutes les conditions avaient été respectées et il avait été possible de rendre une belle et exemplaire justice.

Des étourneaux tournoyant dans le ponant

À dire vrai, Lazare était peu friand de ce genre de spectacle. Toutefois, la place qu’il commençait d’occuper dans la bonne société nieuportoise lui commandait en quelque sorte d’assister aux exécutions. Son hypocrisie l’écœurait un peu mais d’ordinaire, cela passait vite: Lazare fermait les yeux pour ne point trop en voir et s’efforçait par la suite d’éviter la vue du cadavre, en saisissant prestement toutes les occasions de s’esbigner. Or cette fois-là, quelques minutes après l’affaire, tandis qu’il se trouvait englué dans une interminable conversation avec le burgmeester, lequel s’interrogeait sur le savoir-faire du bourreau, il avait ressenti une étrange sensation. C’était comme si son estomac s’était violemment retourné en même temps qu’il se crevait, comme si tout ce que ses boyaux contenaient de fluide s’était répandu dans son corps et avait incontinent corrompu ses chairs, précédé par une vague de haut-le-cœur et une remontée de bile dans le fond de la gorge. Courte et étrange convulsion! Lazare avait pressenti que quelque chose de plus grave se préparait. Il avait pris congé précipitamment et avait fait retraite à grand’peine jusqu’à son domicile, poursuivi par la vision du pendu. Les quelques souvenirs qui lui étaient restés de sa fuite tournaient autour d’un sentiment de perte de contrôle, d’agression permanente, de danger confus, d’oppression par la foule, d’effroi et de frisson. La foule! c’était ce grand corps, cette hydre, ce nuage d’étourneaux dans le crépuscule, qui allait et venait au gré de sinistres embrassades, une nappe de brouillard de laquelle surgirait la lame de l’assassin! Haletant, Lazare avait fermé le verrou et s’était affalé dans le corridor.

Les choses ne s’étaient pas arrangées dans cet espace clos; une sueur froide inondait tous ses membres; il entendait au dehors les cris étouffés de la fête. De temps à autre, des voix plus proches, celles des piétons qui conversaient en passant devant chez lui, le mettaient au supplice. Il était persuadé que chacune de ces voix était celle de la mort, que le toc-toc-toc des semelles de cuir et des sabots sur le pavé dur allait s’arrêter devant sa maison et qu’il entendrait bientôt d’autres coups répétés, celui d’une hache qui entaillait le chêne de sa porte. Comment fuir? Prostré dans un recoin du vestibule, Lazare n’était pas capable de marcher; même ramper hors de son corridor lui était impossible, il était tétanisé.

Combien de temps était-il resté ainsi, nul ne savait. Margriet l’avait retrouvé gisant, presque inanimé, et avait fait appeler Cronfestu. Pareil à lui-même, l’apothicaire avait fait administrer à son ami une décoction de son invention; des jours durant, Lazare en avait gardé l’âcreté en bouche. Cet épisode avait débouché sur une période de nuits courtes et de cauchemars. La même vision lui revenait toujours, d’autant plus effrayante qu’il la savait correspondre exactement à la réalité. Lazare revoyait les lamentables minutes qui avait précédé l’exécution: le criminel qu’on extrayait de la prison, le premier cri de haine de la foule, les efforts des sergents d’armes pour contenir celle-ci, les pas heurtés du condamné, qu’il fallait littéralement pousser vers son destin, ses cris étouffés dans l’infernale cohue, la lente progression vers l’échafaud.

À la décharge de Lazare, il faut préciser que le gredin n’avait pas donné un meilleur spectacle que la veille, lors de son interrogatoire et de son procès! Les épaules fléchies, l’allure piteuse, la mine renfrognée, il jetait des coups d’œil sournois à droite à gauche. Ah, pour sûr, celui-là n’aurait pas fait un engagé honnête: il était du bois dont on fait les fuyards et les malandrins, un lâche qui vous plante un couteau dans le dos à la moindre inattention, un futur pirate, sans doute! D’ailleurs, n’avait-il pas, profitant de la maladresse du bourreau, tenté de fuir lâchement? On l’avait vu plonger, les mains liées dans le dos, dans la foule compacte. Vociférant comme une bête enragée, le malfaisant s’était précipité droit devant lui, distribuant coups de tête et d’épaule aux honnêtes gens qui s’agglutinaient près de la potence. L’affaire aurait mal tourné et le misérable courrait sans doute encore s’il ne s’était trouvé quelques solides et courageux gaillards pour l’intercepter! Et encore, avait-il encore fallu par la suite force coups de poing et de pied pour le ramener à bon port et le remettre tout pantelant entre les mains du bourreau. « Ce bourreau est un incapable et ce misérable valait bien son sort ! » avait conclu le burgmeester, tandis que le criminel commençait sa rapide ascension vers les cieux.   

La cravate du condamné

Depuis ce jour funeste, à une fréquence de deux à trois crises par an, Lazare était condamné à revivre cette scène. Et lorsque, finalement, il fut bien établi que le notaire était un fripon et que le criminel était un innocent, les tourments de Lazare s’accrurent encore. Certains jours, la vision de ses concitoyens lui était insupportable. Il aurait donné cher pour les fuir, ce qu’il aurait probablement fait sans la présence de son fils, qu’il idolâtrait. Mais pour aller où?

Lazare referma sa fenêtre. Aller où? C’était une bonne question. En attendant, notre héros se dit que la meilleure chose à faire était sans doute d’aller rendre une courte visite à Flora. Il n’avait à vrai dire plus grand-chose à lui dire depuis un certain temps mais, si le sentiment s’était étiolé, l’attirance physique était toujours là, rendue plus confortable encore par l’habitude qu’il avait de son corps.

Vous vous en doutez, les chapitres 12 et suivant vont apporter quelques éléments de réponse à notre héros. Toutefois si cela lui prendra plusieurs années, s’il finira par être contraint une nouvelle fois de changer de vie, vous serez privilégiés, il suffit de patienter une semaine. (Et pour changer de vie, cela ne regarde que vous, le pouvoir de la littérature a ses limites.)

Le chapitre 12 sera mis en ligne le vendredi 14 août 2020

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