Chapitre VI. En songeant à Carthage

VI. En songeant à Carthage – Une mémoire qui parle (1)

Aujourd’hui quand je repense à cette période, ce sont moins les préparatifs mêmes de l’attentat que les nombreuses heures passées en compagnie du vieux Camille qui me reviennent à l’esprit.

Lorsque j’étais avec lui, tout me semblait clair, fluide, évident, encore plus lorsqu’il se lançait dans un de ses longs monologues. C’était comme s’il ramassait de la neige dans sa large paume, la modelait, la transmuait et la lançait vers son but, toujours atteint, et qui était de
tout rendre compréhensible; cette efficacité inventive me fascinait et produisait sur moi des changements dont je perçois encore les effets aujourd’hui.

Camille Vizouchat connaissait l’histoire intime du terroir. Il savait à peu près tout du coin. Un jour que nous nous étions arrêtés à quelques kilomètres de Givet, je m’étais exclamé qu’il me semblait que le paysage était éternel et qu’on aurait presque pu voir, là-haut sur la crête, se dessiner la silhouette d’un éclaireur de la légion Alouette, la légendaire cavalerie gauloise de César.

– Pour l’éclaireur, je te comprends, m’avait-il répondu, mais pour le reste, tu n’y es pas du tout. Regarde…

Et il s’était lancé, le bras tendu, dans la décomposition de ce que j’admirais. D’un geste ample, il avait gommé une sapinière, planté un taillis, aménagé un vignoble, dispersé de petites maisons forestières, inventé une navigation fluviale et ressuscité des hirondelles. Bientôt,
sous l’effet de sa voix lente, à l’imperceptible inflexion -comme s’il y avait un petit garçon espiègle qui courait derrière le vieux professeur aux imparfaits du subjonctif– je vis apparaître un paysage entièrement différent de celui que j’avais sous les yeux.

Ce qui me plaisait le plus dans ces digressions permanentes (dans lesquelles à vrai dire, on reconnaîtra aussi mon goût pour les circonvolutions, tourbillons et guirlandes par lesquels la langue française déploie son génie baroque), c’est qu’elles étaient vivantes. Je veux dire en cela que son propos n’avait pas de but à proprement parler. À rebours des vieux grincheux, Camille ne voulait pas –il ne le pensait probablement d’ailleurs pas– me prouver que c’était mieux avant. Il n’était ni rétrograde ni réactionnaire, il ne faisait pas de comparaison: il était simplement une mémoire qui parle, qui me laissait la liberté de mes rapprochements.
Avec cela, pas l’ombre d’une verbigération: ses phrases étaient denses, terriennes, rugueuses, on pouvait immédiatement en saisir le sens. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Camille n’était pas du genre bavard.