Chapitre 12

Dans le fond, il n’a peut-être pas tout à fait tort, s’était dit Lazare en reposant le livre qu’il venait d’achever, mais je n’ai peut-être pas tout compris. C’était un petit traité sur la fugacité des sentiments amoureux écrit par Friedrich von Beck-Beyeder, un obscur moraliste allemand qui professait que la durée du sentiment amoureux n’excédait pas les trois ans.  Lazare l’avait plus lu pour la forme que pour le fond (il s’était mis à l’allemand sur un coup de tête) mais il ne pouvait s’empêcher de faire des parallèles avec sa propre vie amoureuse.

Au fond, avait-il jamais ressenti le moindre sentiment pour Margriet ? C’était difficile à dire et si c’était le cas, cette pensée lui déplaisait fortement. La fringante cavalière de ses nuits enfiévrées était en effet assez vite retournée à son état de maritorne. Le seul fantasme que la mégère suscitait encore chez notre héros était celui d’un rapide veuvage. Ah, pour ça, il en rêvait la nuit, le jour et en couleurs.

Lazare était parfaitement incapable de faire du mal à une mouche mais il comprenait mieux la fuite de son prédécesseur. Sacrebleu: Margriet était une querelleuse de classe mondiale juchée sur une bible! Où avait-elle été chercher ce fichu caractère, et ces certitudes qu’il fallait faire comme ceci et non comme cela, qui fallait penser ci, qu’on ne pouvait dire ça, et patati, et patata. Et en prime de cette étroitesse d’esprit, un goût pour l’insatisfaction qui relevait du prodige et qui était la source inépuisable d’interminables bouderies. Incroyable! Dire qu’elle avait été belle, souriante, heureuse! Il y a des gens à qui le sort ne rend pas service en les gardant en vie! Par pitié, Seigneur, abrégez leurs souffrances, ce faisant, vous réduirez les nôtres!

Dieu n’avait pas exaucé ses souhaits

Mais (Lazare y voyait une preuve supplémentaire de Son inexistence), Dieu n’avait pas exaucé ses souhaits. Margriet se portait comme le Pont Neuf, promenant nuit et jour son regard désespéré et ses soupirs à fendre l’âme. De temps à autre, Lazare lui rendait les hommages, heurtant en cadence son bas-ventre à ses hanches saillantes. Il la troussait à l’impromptu, dans le couloir parfois, avec hâte et sans conviction, feignant la lubricité, profitant du fait qu’il pensait à d’autres et que son système hormonal lui garantissait une vigueur qui faisait illusion sur son désir. Toutefois, Margriet n’était pas dupe de ces retours de vaillance, elle comprenait exactement le sens de cette provocation. Cependant, comme elle en tirait la satisfaction de pouvoir se plaindre de la sexualité déviante de son époux, elle ne l’en empêchait pas.  En bref, il n’y avait plus rien qui tenait droit entre ces deux-là. Quant à l’enfant, il avait également, à sa manière, contribué au naufrage sentimental puisque les deux époux n’étaient d’accord sur rien, sinon sur le fait que l’autre parent exerçait une influence néfaste sur lui.

L’adorable petit garçon, qui atteignait maintenant sa huitième année, était arrivé vite. D’après les savants calculs de Cronfestu, il n’était pas impossible qu’il eût été conçu à la première étreinte. C’était un solide bambin, bien nourri, dont la vigueur et la taille lui donnaient l’air d’avoir deux ans de plus (ce détail, insignifiant en temps normal, devrait lui valoir des aventures que le bambin ne méritait pas).

Antoon était un charmant garçonnet, blond comme dans un rêve, qui tenait son caractère et son apparence de son père. Curieux de tout, affable, souriant, il charmait son entourage par sa gentillesse et ses câlineries.  Tout jeune, il était le seul à pouvoir dérider sa mère, mais, au fur et à mesure que la ressemblance avec son père se fit jour, il eut moins de grâce à ses yeux. Bientôt, elle lui battit froid également. 

Antoon n’avait qu’un rêve, celui de devenir corsaire, ou pirate, ou médecin comme son père. Cependant, certains jours, il se serait bien vu sergent d’armes. Ou alors Roi de France. En somme, c’était un garçon très ordinaire, éveillé et joueur. Lazare en était fou et l’emmenait avec lui dès qu’il le pouvait. Parfois d’ailleurs, les raisons du père n’étaient pas celles qu’il mettait en avant : franchement, Lazare allait-il rendre visite à Flora pour son propre plaisir ou pour donner l’occasion à Antoon de jouer avec le fils que cette dernière avait eu avec son burgmeester de mari ?

…. dans sa chambre où était exposé un Rubens…

Flora! Dieu que sont compliqués les sentiments amoureux! Trois ans avait écrit le Teuton, non, cela avait été plus long! Mais quelle tristesse de considérer que la liaison entre Flora et Lazare prenait l’eau de partout, pour ne pas dire qu’elle ne se poursuivait plus que par habitude.

Flora la belle Flamande

Flora était aussi gentille, sensuelle et dévergondée que cette gourgandine de Margriet était un tue-l’amour. C’était son exact inverse et il n’avait strictement rien à lui reprocher. Lazare et elle s’étaient aimés profondément, avec infiniment de respect et de tendresse, sans jamais perdre de vue le plaisir ou le bien-être de l’autre. Ils étaient naturellement compatibles: leurs conversations étaient pleines de verve et d’esprit, leurs centres d’intérêt étaient les mêmes, leurs envies convergeaient, joyeuses et sans fausse pudeur. Un jour, tandis que l’amour les avait laissés tous deux nus sur le lit, ils s’étaient imaginé partir et ils avaient rêvé d’une vie ailleurs. Mais il leur avait bien semblé que c’était un miroir aux alouettes, qu’ils ne seraient véritablement jamais dans de meilleures conditions que celles qu’ils trouvaient à Nieuport, pour peu qu’ils fissent attention à ne pas étaler leur liaison au grand jour. De concert, ils avaient regretté que le sort ne les eût pas mis en relation plus tôt. Mais bon, c’était la vie ! (Un dernier baiser et je prends la poudre d’escampette, Margriet va rentrer).

L’amour et l’humour ont ceci en commun que les explications qu’on en donne les assèchent. Depuis ce jour, Lazare se demandait si ce n’était pas cette conversation qui avait mis tout à bas. Oh, cela n’avait pas été un écroulement, il n’y avait pas eu de dispute. En réalité, ce fut tendre comme la caresse de la vague sur un château de sable, insidieux comme le vent qui descend des collines, sans pitié comme le temps qui passe.

Où en étaient les deux amants aujourd’hui ? Ils s‘aimaient par habitude, baisaient par paresse, ne rêvaient plus que du passé.

Ce jour-là, Lazare était arrivé avec Antoon. Il n’avait pas jugé bon de fournir des explications sur son énervement extrême, que Flora avait tempéré par quelques bécots bien mis et les caresses qu’il aimait dans sa chambre où fièrement était exposé un Rubens que le burgmeester n’avait acheté que pour montrer sa prospérité. Lazare s’était encore certainement disputé avec Margriet. Les relations houleuses entre Lazare et sa femme lassaient Flora au plus haut point. Elle supportait avec vaillance un mariage raté avec un imbécile et elle comprenait le tourment de Lazare, mais les mésaventures de son amant lui rappelaient trop sa propre infortune. Peut-être qu’ils s’en étaient trop dit, qu’ils s’étaient trop aimés ? Aucun d’eux ne voulait rompre mais les deux s’en voulaient pareillement de ne pas avoir le courage d’en finir. Le silence s’installait.

« Je vais partir, dit Lazare, tu entends, je vais partir! »

« Comme d’habitude, non? Tu restes de moins en moins longtemps… Tu t’es lassé, Lazare. »

« Ce n’est pas ça que je voulais dire. Non, je vais vraiment partir. (Lazare fit une pause. Il se leva du lit et se rapprocha de la fenêtre.) J’étouffe dans cette ville. Je n’en puis plus. J’ai l’impression que je vais perdre la raison si je reste ici. Cela fait quelques jours que je ressens à nouveau l’approche de mon mal. J’ai l’impression d’avoir des hallucinations… j’ai l’impression qu’il se passe des choses bizarres. »

« Qu’est-ce que tu veux me dire, mon chéri? Tu me quittes, c’est cela? » « Pardonne-moi, il faut que je m’en aille! Je ne supporte plus Margriet et ses humeurs, j’en ai assez de ne pas savoir qui je suis, j’ai l’impression de gaspiller ma vie ici, que tous les gens savent qui je suis, et pas moi! Tout le monde me regarde, c’est insupportable et cela me fait peur. Je suis décidé. Je pars quelques temps. J’ai l’intention de franchir la frontière et de me rendre à Paris. Et je prends Antoon avec moi, je ne veux pas le laisser entre les griffes de Margriet! »

« Lazare, tu n’es pas sérieux, fit doucement Flora. Est-ce nécessaire de mettre tout cela en scène? Que veux-tu me dire exactement? Que tout est fini entre nous? Mais je l’ai bien compris et je l’accepte, ne le vois-tu pas? Nous resterons amis, voilà tout. »

Flora croisa le regard désolé de Lazare. Elle comprit alors qu’elle s’était trompée sur le sens de ses mots. Elle se rhabilla prestement. « Je comprends. Et tu me demandes de l’aide, n’est-ce pas? Tu n’as pas besoin d’argent… C’est Bart qui t’inquiète? Tu pars seul? Je veux dire, tu pars avec quelqu’un d’autre que ton fils? Cronfestu, peut-être?

Lazare fit non de la tête: « Je pars seul. Je ne me fais aucune illusion sur la réaction de Margriet. Elle va me haïr. Elle ne me laissera pas disparaître comme cela. Dans les deux heures suivant l’annonce de mon départ, j’aurais les sergents d’armes à mes trousses…  Et ton mari sera au courant de notre liaison. Il faut que tu te protèges! »

« Me protéger? Mais de quoi? Et que veux-tu que je fasse? Je ne vais tout de même pas la tuer pour garantir son silence? Et depuis quand sait-elle?

« Je ne sais pas. Nous nous sommes disputés. Je te l’ai dit, je ne me sens pas très bien depuis quelques jours. J’ai l’impression de courir un grave danger. Bref, j’ai parlé à Margriet d’effectuer un voyage, elle n’a pas été dupe. Elle a hurlé, elle a menacé, et je suis sûr qu’elle est au courant de notre liaison! »

« Tu as pensé à la battre? »

« Oui, bien sûr, mais cela n’y changera rien. C’est la fille du pasteur, les gens seront contents de ses commérages. Je ne peux passer ma vie avec une femme recluse que je battrais au moindre doute, cela n’est pas envisageable! »

« Mais pourquoi, il est normal qu’un mari batte sa femme, a fortiori si elle lui déplaît! Moi-même, je ne fais pas un mois sans recevoir une gifle. Au moins. »

« Tu hais ton cocu de mari! »

« Et tu hais ton mari, et il est cocu! La belle affaire, si je commence à taper dessus, je ne suis pas sorti de l’auberge. En outre, cela ne va pas régler mon problème. »

« J’ai peut-être une idée, reprit Flora. Écoute, tu te rends masqué au port, tu te portes acquéreur de quelques tonnelets de poudre noire, au bas mot une dizaine, tu les fourres sous son lit avec une longue mèche. Le soir, lorsqu’elle va se coucher, tu y mets le feu, badaboum, tout saute. Adieu Margriet, les ennuis, le chantage. Te voilà veuf, tranquille. »

« Ha ha, ricana Lazare, à la vérité, c’est une très bonne idée! Mais je vais me faire repérer. Et si c’était toi qui préparais la bombe? »

Flora vint se blottir dans ses bras. Les deux complices étaient maintenant à la fenêtre. De là où ils étaient, ils pouvaient voir, à une centaine de mètre, la robuste silhouette de la maison de Lazare, l’une des plus riches de Nieuport.

« Et qui te dit que je ne l’ai pas fait? ajouta Flora. Ah, Lazare, nous nous sommes tant aimés! J’aimerais tant pouvoir t’aider. Maintenant viens, s’il te plait! »

Flora attira Lazare vers le lit, dans un dessein qui ne nécessite pas d’en faire un. Mais à peine les deux amants étaient-ils enlacés lorsqu’une assourdissante explosion se fit entendre, soufflant des morceaux de verre dans toute la pièce. En deux bonds, Flora fut à la fenêtre et hurla: « Lazare, ta maison! Elle a explosé! »

Une explosion très violente dans un port, cela mérite une enquête sérieuse et la punition méritée des coupables. Et probablement quelques chapitres. Espérons qu’ils vous souffleront aussi.

Le chapitre 13 sera en ligne dès le vendredi 21 août 2020

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