Chapitre VIII – Face au fleuve

VIII. Face au Fleuve – Tintin et les gaufres (11)

Dans les soixante ans plus tard, il me raconterait ça au détour d’une phrase, comme si c’était un détail. S’était-il rendu compte que nous étions du même bois ? Que j’étais moi aussi capable, tout à coup et parfois sans logique, de me laisser emporter par des associations subites, qui s’enchâssaient les unes dans les autres, à la façon des poupées russes ? N’aurait-il pas pris pour une marque de désintérêt ma propre distraction ? Comment aurais-je pu lui avouer qu’au moment où il se revoyait dans la cabine du vieux Renault descendant vers Vireux, j’étais irrésistiblement projeté dans le canapé du salon familial, plongé dans la lecture du Sceptre d’Ottokar, planche 56, au moment où Tintin et Milou, aux commandes d’un Hurricane, sont allumés puis descendus par la DCA bordure et que, depuis la cuisine, ma mère m’annonce, avec son timbre de voix si caractéristique et bientôt inaudible, que les gaufres sont presque prêtes.

Et de sentir l’odeur de la pâte qui cuit. Et de suivre, pétrifié, la main dans celle de mon père, le corbillard qui enchaîne ma maman à une nuit éternelle.