Chapitre VIII – Face au fleuve

VIII. Face au Fleuve – De pierre et d’oubli (16)

Avant 1850, le passage d’une rive à l’autre doit s’effectuer sur une de ces barges à fond plat, reliée aux deux rives par une corde sur laquelle le passeur effectue une traction à l’aide d’une sorte de manchon en bois. On monte dans le bateau par un embarcadère enjambant un ourlet rivulaire composés de joncs, de phragmites et d’iris. Moins visibles, les touffes de menthe et de cardamine atténuent l’odeur fade des vasières. Par temps ensoleillé, l’endroit doit pulluler de fines demoiselles bleues ou vertes, et les rares bourgeoises à ombrelle de s’extasier devant la joliesse du lieu, sous l’œil indifférent des travailleurs de force et des ouvriers.

À cette époque, la vie est dure et le fleuve sans pitié. Son débit a toujours été capricieux : les eaux sont hautes et rapides en saison hivernale, basses et paresseuses à l’étiage ; évidemment, c’est lorsque le fleuve est dangereux qu’il est propice à la navigation. Celle-ci se fait par halage, c’est-à-dire que des hommes ou des chevaux tractent des embarcations depuis un chemin tracé sur la berge. Pour peu que l’embarcation bute sur un caillou ou un arbre immergé, l’homme ou l’animal sera précipité dans les flots : il ira rejoindre le cortège des suicidés, qu’on imagine onduler au gré d’invisibles courants – molle sarabande dans l’enchevêtrement des renoncules, des anguilles et des couleuvres à collier.

Où la berge est trop étroite, il faut sauter dans l’eau pour tracter le navire, alors on précipite dans le fleuve des amoncellements de pierres taillées grossièrement, qui servent d’assises à un empierrement plus fin, sur lequel on peut circuler : ce sont les perrés. Ces précieux perrés nécessitent un entretien constant et titanesque, vorace et ténébreux labeur auxquelles s’échinent quatre-vingts générations d’hercules inconnus, mémoires happées par une onde sans fond ; la vie est dure et le fleuve sans pitié, qu’on vous dit : on n’a pas le cœur à s’extasier aux crochets serrés des hirondelles.