Chapitre VIII – Face au fleuve

VIII. Face au Fleuve – Il faut un pont ! (17)

Au tournant du XIXe siècle, prends ta pioche et creuse : on perce des tunnels pour raccourcir les méandres, les radiers sont percés par des chenaux qui ont pour effet de maintenir un niveau d’eau constant. Cinquante ans plus tard, les passages guéables ont été définitivement disloqués : le chemin est ouvert à l’industrialisation complète. Entre Namur et Givet, les perrés ont été redoublés, le trafic commercial passe à 170.000 tonneaux, convoyés par une flotte de 150 bateaux. Ils transportent principalement de la houille et du minerai de fer, provenant des bassins de Charleroi et de Liège, pour alimenter les hauts-fourneaux ardennais. La circulation sur le fleuve devient incessante. Vireux-Molhain se développe : il faut un pont pour amener matériau et ouvriers à la forge.

Cela fait déjà des lustres que les ingénieurs pullulent. Depuis Vauban, on les voit arpenter les rives du fleuve en long et en large. Ils vont par petits groupes, affairés, véhéments. Ce trafic s’accélère avec la Révolution. Maintenant, ils gesticulent de plus belle, ils portent chapeaux hauts et longues cannes, assorties à leurs redingotes, ils déplient des plans comme des cartes routières. À l’arrière-plan, en un service discret, des paysans en sabots attendent la décision des puissants, industriels et politiques. Ceux-ci, qui ont le cou gras et la montre en gousset, prisent moins les arpentages : ce sont des animaux de salons et d’études, perclus de goutte ; nimbés dans les fumées de cigares, ils envisagent les plans au travers des entailles de leurs services en cristal ; pendant ce temps, leurs femmes froufroutent au jardin, jolies plantes sous les rosiers.