Chapitre VIII – Face au fleuve

VIII. Face au Fleuve – On ne passe pas (3)

C’était tout réfléchi. Hargnies et sa famille lui manquait. Avec les quelques billets que lui avaient tendus son grand-père, Camille avait payé sa logeuse. Il avait fermé ses deux valises, était monté dans le train pour Charleroi. Là, il était allé prendre ses instructions chez son grand-père et puis s’était dirigé vers Vireux-Molhain. Il y traverserait la Meuse pour monter sur l’Ardenne.

Jusque Vireux-Molhain, la route avait été facile – même le passage de la frontière n’avait posé aucun problème. Camille avait ses papiers en règle et son grand-père avait tout préparé dans les moindres détails.

Les choses s’étaient compliquées dans la petite cité mosane. Depuis l’armistice, une partie du département des Ardennes était zone interdite. Ceux qui avaient fui l’avance de la Wehrmacht avaient interdiction de retourner chez eux. La zone interdite était destinée à devenir un territoire germanique, qui formerait une zone tampon entre le Reich et la France ; seuls donc pouvaient théoriquement y accéder les personnes dûment mandatées, munies d’autorisations spéciales.

Camille disposait de ce laisser-passer – théoriquement, il n’aurait donc eu qu’à le sortir pour que la sentinelle postée à l’entrée du pont lui cédât le passage. Or, depuis quelques jours – le 18 décembre 1941 précisément – le commandement militaire allemand avait supprimé les postes de contrôle. Les interdictions de circuler étaient toujours d’application mais, sur le terrain, les gens désireux de rentrer chez eux pouvaient désormais le faire… à condition bien sûr de ne pas se faire arrêter, auquel cas ils devaient s’acquitter d’une amende.

Par conséquent, tout en lui faisant bien comprendre qu’il se contenterait d’une somme équivalant à cette amende pour le laisser passer en fermant les yeux, l’officier en charge du pont avait refusé le passage à Camille, au prétexte qu’il devait en référer à sa hiérarchie.