Chapitre VIII – Face au fleuve

VIII. Face au Fleuve – Portrait de famille (5)

Le père de Camille, Jean Vizouchat, était un héros de la Grande Guerre. Il avait été gazé en 1917. On l’avait récupéré à demi-mort dans sa tranchée jaunie et, depuis, il avait été de sanatorium en sanatorium.

En 1922, héros aux poumons brûlés, il avait rencontré et séduit une jeune femme. Elle s’appelait Mireille Louveau, était fille unique et issue d’une grosse famille d’industriels belges qui s’occupait de mines du côté de Charleroi. Cette liaison d’hôpital, qu’on aurait pu résumer comme l’ultime pulsion de vie de deux agonisants, n’en était pas moins une mésalliance qu’on avait cachée comme telle. De sa branche maternelle, Camille n’avait donc jamais connu que son grand-père, Jules Louveau. Et encore, il n’avait pas dû cette bonne fortune à son indépendance d’esprit ou son mépris des convenances, mais au simple fait que ledit Louveau était un père inconsolable :

Gravement poitrinaire, de surcroît épuisée par une grossesse et un accouchement difficile, Mireille Louveau s’était éteinte en 1925, dans un établissement médical suisse. Elle était enterrée là-bas, au bord du lac Léman, morte mer exposée à tous les vents de glace.

Quant à Jean, il avait fini par mourir lui aussi, en 1928, après onze années d’une terrible agonie.