Chapitre VIII – Face au fleuve

VIII. Face au Fleuve – Entre la carpe et le lapin (6)

Camille était resté chez son oncle. Il habitait à Hargnies et vivait du commerce de bois, spécialement les piquets de pin qu’on utilisait pour étançonner les galeries de mines. C’était un négociant médiocre, absolument dénué de tout esprit de lucre, qui gérait son entreprise comme une coopérative à visée sociale.

Achetant trop haut et vendant trop bas, Arille Vizouchat ne devait sa survie commerciale qu’aux commandes de la Compagnie des Charbonnages du Centre, dont la famille Louveau était par un heureux hasard un des principaux actionnaires.

En retour, Louveau avait gardé un œil sur Camille, qu’il comblait de cadeaux à chaque visite. Lorsqu’il avait été en âge de comprendre, l’Oncle Arille s’était fait une joie de révéler au petit garçon que le vieux monsieur un peu austère, qui lui parlait de sa maman avec une larme à l’œil, était son grand-père.

Jules Louveau en avait conçu une grande colère contre Arille Vizouchat, mais comme il n’avait pas résisté longtemps aux assauts de tendresse de son petit-fils, il lui avait pardonné. Depuis lors, une véritable complicité s’était nouée entre les deux hommes ; d’un côté, le social-démocrate bon teint, charitable, paternaliste, franc-maçon, flexible, de l’autre le communard idéaliste, esthète, radical, rigide, alliance improbable et pourtant exemplaire de ces années de Front Populaire.