Chapitre VIII – Face au fleuve

VIII. Face au Fleuve – Une rebouteuse (8)

La tante de Camille, Geneviève Vizouchat née Georges, était du même tonneau anticonformiste que son mari. On l’appelait Jenny. Elle était d’une laideur peu commune, ce qui convenait à son occupation principale, qui était d’être rebouteuse. Elle soignait brûlures, fractures et maux de ventre à partir des plantes qu’elle tirait de la forêt, milieu qu’elle connaissait mieux que personne.

Cette activité lui prenait tout son temps mais n’était guère rentable. Fine mouche, Jenny avait constaté que la réussite de ses interventions reposait en grande partie sur la croyance de ses patients qu’elle possédait des dons surnaturels. Or personne ne peut se faire payer pour un don, sous peine de le rendre inopérant ; du coup, on la payait en services, en petits oiseaux, en pots de confiture.

Lorsque quelqu’un requérait ses soins, Jenny refusait tout d’abord de le voir. Il fallait toujours passer par l’intervention d’un tiers. Jenny écoutait attentivement les symptômes et prescrivait une série de prières. Et pendant que le malade et son entourage s’abîmaient dans les oraisons, elle filait à la cueillette. Ensuite, elle en préparait le produit en décoctions, cataplasmes, infusions avant de se rendre au chevet du malade. Elle entrait dans la pièce avec de grands signes de croix, en marmottant des prières. Puis elle s’asseyait et discutait. Elle contemplait les blessures, apposait les mains, égrenait un chapelet de buis. Quand elle aurait pris congé, le malade aurait été entendu, oint, consolé et il lui aurait été signifié une nouvelle série de prières adaptées…

Le lendemain, le plus souvent, la blessure était en voie de la guérison. Jenny était particulièrement efficace en cas d’entorse ou de brûlure.