Chapitre VIII – Face au fleuve

VIII. Face au Fleuve – Occupé mais libre (9)

Toutes ces simagrées agaçaient Arille au plus haut point. Il ne comprenait pas pourquoi sa femme, qui n’était pas plus croyante que lui, s’échinait à jouer la comédie et ne révélait pas sa science d’herboriste. C’était pour lui une offense à l’intelligence et à l’honnêteté. Cependant, ils ne se disputaient qu’en privé : Arille ne trahirait jamais le secret de sa femme, même si les bigotes du voisinage, lorsqu’il se laissait aller à quelque tirade anticléricale, ne manquaient jamais de lui faire remarquer que sa propre épouse était la plus dévote d’entre elles.

En dépit de ce profond désaccord, Arille et Geneviève formaient un couple très uni. Ils avaient élevé Camille de la même manière que leur fils Antoine, qui était né un an plus tard, en 1924, c’est-à-dire en méprisant les voies classiques de l’éducation.

Aux yeux d’Arille, qui était aussi taciturne qu’intransigeant, l’important n’était pas d’avoir tort ou raison, mais d’être conscient de sa volonté et d’agir justement. Il pensait que le reste viendrait plus tard, que le préalable à toute acquisition de valeur était l’esprit critique. C’était une conscience libre, qui professait la confiance absolue envers ses proches.

L’Oncle Arille accueillait toute chose avec étonnement et curiosité mais expliquait très rarement le sens de ses interventions éducatives. Il n’était jamais d’accord avec rien, passant son temps à remettre en question, voire à dénigrer, ce qu’Antoine et Camille avaient appris par ailleurs. Il était capable de soutenir tout et son contraire dans la même minute. Il en résultait une grande confusion dans l’entendement des deux gamins, qui poussaient comme des herbes folles.

C’était à la Tante Jenny qu’incombait de manifester un peu d’autorité et d’apporter de la structure dans cette éducation libertaire. Gentiment mais fermement, elle veillait à maintenir une certaine cohérence de valeurs. En quelque sorte, elle veillait à ce que les enfants ne sortent pas du droit chemin, pendant que son mari s’ingéniait à en élargir l’assiette.

Camille et Antoine, en dépit des malheurs qui avaient frappé le premier, avaient donc connu une enfance libre et heureuse. Ils couraient les bois et les prés, fréquentaient la petite école et grandissaient au milieu d’un monde pittoresque et sauvage.