L’épisode du jour

IX. Montée du calvaire – Froid

Camille se remit en route péniblement. L’opération ne l’avait pas réchauffé. Dès qu’il levait un genou, il sentait la morsure du froid sur sa cuisse. Il avait l’impression que des gerçures se formaient à son entrejambe, ce qui l’incita à ralentir encore sa progression. Il était gagné par un engourdissement général, qui ne se limitait pas à ses capacités physiques : il tentait de réfléchir mais ses pensées étaient confuses, lentes. Il avait l’impression de tourner en rond.

Même s’il ne devait pas être plus tard que deux heures de l’après-midi et qu’il faisait parfaitement clair, il ne voyait pas à trois mètres.

Complètement désorienté, le jeune homme craignait de perdre sa route. Heureusement, il avait maintenant atteint la forêt : s’il restait au milieu de la trouée entre les arbres… il était forcément au milieu du chemin… surtout il ne fallait pas s’aventurer dans une voie forestière… à défaut, ce serait le sort funeste des égarés de l’hiver… À cette pensée, il se surprit à se remémorer les longues veillées de sa jeunesse.

Tout à coup, le vent se calma et les chutes de neige cessèrent. Camille eut l’impression de recouvrer ses esprits par la même occasion. Un silence parfait régnait sur la forêt, qu’un rayon de soleil vint illuminer. Il leva la tête et vit que l’éclaircie ne serait pas longue et qu’une autre averse se dirigeait vers le plateau. Il réajusta ses vêtements et, ayant pris des repères, il se remit en route.

La seconde averse fut encore pire, en ce sens qu’elle fut encore plus drue et plus longue que la précédente. À la dérive, Camille ne ressentait plus grand-chose. Il maudissait l’Ardenne, terre de désolation.

Forêt impénétrable, sous-bois perfides, arbres narquois ! Chênes courts et rabougris, bouleaux noirâtres, lugubres et défeuillés, hêtres aux branches pointues, rien qui offrît un abri, rien qui eût la couleur de l’espoir ! Un pays froid, froid, froid, glacial, minéral, où il allait crever comme une bête, tombé dans cette maudite neige qui s’accumulait à vue d’œil. On le retrouverait couché dans un tapis de myrtilles, masse gelée aux milieux des arbrisseaux dénudés.

Il fallait s’arrêter. Trouver un abri, se pelotonner, garder un peu de chaleur, n’importe quoi. Le tronc d’un gros hêtre fait l’affaire. On se racrapote. Un moment, on pense que c’est une bonne idée.

Ne pas s’endormir.

Surtout ne pas s’endormir.

Retrouvez dès demain un nouvel épisode de votre feuilleton littéraire.