Chapitre 13

Ostende!

“Y entres mais n’en sors”, cette éclairante maxime, que l’on peut encore de nos jours deviner gravée dans un cabochon de pierre au-dessus de la porte du plus vieil estaminet de la ville, était assez révélatrice de l’exécrable réputation qu’avait la cité portuaire au début du XVIIIème. Léopold II, roi congolien, pillard pré-hipster, premier manucure de l’Afrique centrale, n’y avait pas encore posé ses valises et levé ses maîtresses; il y faisait alors sale, puant, crasseux; Ostende était l’anus du monde; c’était aussi le rendez-vous des pirates.

La ville était un coupe-gorge et le port un cloaque. À toute heure, on croisait des filles faciles, enlaidies par la misère, chahutées par des marins venus de tous les horizons et ayant dompté les éléphants gris vert que la Mer du Nord avait en vain placés sous leurs coques. On voyait les chevaux de la mer qui ramenaient des navires ventrus comme des otaries. Parfois, un marin imbibé chutait dans l’eau glauque, suriné par une lame anonyme; on le retrouverait à l’ombre des digues, caché dans les rouleaux – flottez hippocampes, droits comme des i! – et personne ne s’en préoccuperait. Avec ça une pluie permanente, têtue, obstinée, une pluie de partout en somme, mais pourtant d’Ostende, une pluie drue qui vous cloue le regard au sol tant et si bien qu’on finit par se demander si ça vaut le coup de vivre sa vie… Bref, on était très loin du séjour enchanteur de la future reine des plages!

Et donc, sous l’enseigne de la “dertiende penne” (que l’on pourrait traduire par “la treizième plume”), au croisement de la rue du Sépulchre et de la rue du Cimetière, se trouvait le plus immonde bouge de la cité maritime. Jefke Grootmeester y régnait sans partage sur une assemblée hétéroclite d’assassins faussement repentis, de flibustiers en goguette, de putains borgnes, de voleurs, trafiquants et contrebandiers de tout acabit. Qui n’était de la bande était en danger de mort: celui-là était un futur macchabée et son sort funeste servirait de leçon aux imprudents.

C’est là, dans ce bas-fond sordide, que Cronfestu attendait Veyrand. Il avait laissé Antoon et Lazare à l’entrée de la ville. Par précaution, l’apothicaire serrait une lame sous son pourpoint. On n’est jamais trop prudent et Cronfestu avait des raisons de se méfier de son vieil ami.

(Toutefois, ce n’est pas lui qui, treize minutes plus tard, lorsque l’horloge sonnerait minuit, planterait son couteau dans le cœur du vieux Jefke, mais n’anticipons pas.)

Le ciel était tombé sur la tête de Lazare

Les deux hommes et l’enfant étaient partis le plus vite possible. On n’avait pas traîné. Cinq minutes après l’explosion, Cronfestu tambourinait déjà à la porte de Flora. On ne prit même pas la précaution de dissimuler la nudité de Lazare à la chambrière.

“Lazare? Il a pris un morceau du lit sur la tête et il est inanimé, avait dit Flora, il faut m’aider. Tu ne diras rien à mon mari, n’est-ce pas? Fais entrer Cronfestu, fais vite!”

Quelques instants plus tard, les trois complices s’animaient autour de l’inanimé, lequel, à force d’être palpé, revint à lui. “Où suis-je? avait dit Lazare. Il me semble que la maison m’est tombée sur le crâne.”

“Ce n’est pas tout à fait faux, avait répondu Cronfestu, mais c’était seulement un morceau du baldaquin. Le souffle de l’explosion a soufflé tout le quartier, il n’y a plus une vitre qui tienne, quant aux plafonds, certains éléments se sont retrouvés sur la tête d’habitants endormis, comme vous. Rhabillez-vous vite, mon cher: nous devons causer, de surcroît, dans cet état, vous donneriez des idées lubriques à quiconque est privé de caresses depuis trop longtemps” (sur ce, Cronfestu avait adressé un clin d’œil égrillard à la dame d’atours de Flora, qui avait rougi, convaincue que ses regards en coin sur l’anatomie du viril carabin avaient été repérés).

Un quart d’heure plus tard, Lazare était sur pied. Les trois amis étaient attablés dans la chambre de Flora, en grand conseil de guerre.

“Je ne vais pas y aller par quatre chemins, Lazare, tu n’as plus de maison. Et pour faire bref, tu n’as plus de femme non plus. À l’heure qu’il est, Margriet doit se présenter devant le Seigneur, éparpillée en petits morceaux. Ta maison a explosé, Dieu sait comment et pourquoi, et tu dois filer. Tes impressions étaient bonnes. À l’heure qu’il est, chacun doit te croire réduire à l’état de cadavre, il faut en profiter. Tu es en danger, il faut décamper et au plus vite!”

“Je ne parviens pas à concevoir que mon mari ait fait une chose pareille, dit Flora. Mon Dikke Bart a toujours été cocu et avant, il n’en faisait pas tout une affaire! Il m’avait habitué à tout autre chose.”

“Mais qui vous dit que c’est lui, très chère? Non, je ne le pense pas. Je vous dois des explications…”

La grue et l’escargot

Une heure plus tard, Lazare et son fils, accompagnés de Cronfestu, quittaient subrepticement la ville, en direction d’Ostende, prétextant au garde une recherche de plantes médicinales. Obséquieux, le garde, tellement bête que même ses collègues s’en étaient rendu compte, ouvrit grand la porte aux deux notables sans trouver suspecte une cueillette survenue moins d’une heure après l’explosion qui avait ébranlé la ville. À deux lieues de Nieuport, à un relais de poste, les fuyards trouvèrent des chevaux, ce qui accrut leur allure. L’humeur de Lazare oscillait sans cesse entre la sidération, l’angoisse et l’allégresse. Enfin de l’aventure! Enfin débarrassé de Margriet! Mais pourquoi? Et que dire à Antoon? Les mots de Cronfestu lui restaient à l’esprit, tournaient et retournaient dans son cerveau. Il lui semblait les entendre en boucle: “Non, je ne sais pas qui vous êtes, mais je sais qui vous cherche, et je sais qui pourra vous protéger, vous et votre fils!”.

De son côté, Cronfestu était en proie à de tout autres pensées. Il avait vu périr suffisamment d’innocents ou de héros au long de sa carrière de flibustier pour ne pas s’embarrasser de certains scrupules, de sorte qu’il lui était presque indifférent d’avoir envoyé Margriet ad patres – pour ça, il était bien sûr d’avoir rendu service à l’humanité entière – mais il concevait que ses mensonges et son silence l’avaient une fois de plus conduit à une impasse. Il se sentait las.

La grue, certes, n’était pas de première jeunesse, mais elle était un modèle du genre

Il pensait à cette grue, sur le port de Nieuport, qu’il avait passé des heures à contempler, tant pour l’ingéniosité de sa conception et de sa facture que pour le spectacle qu’elle offrait. La grue, certes, n’était pas une invention récente mais celle-là avait été perfectionnée et constituait un modèle du genre. En soi, l’outil était plutôt biscornu: cela ressemblait à une sorte de gigantesque escargot, le cou tendu vers l’avant, tel qu’on pourrait s’imaginer l’animal laborieux tentant de dévorer une feuille de salade hors de portée. Mais sur le flanc de cette animal étrange palissé de bois, à la place de la coquille, se trouvait une roue à aubes dans laquelle les portefaix marchaient inlassablement, afin d’actionner le savant mécanisme de cordages et de poulies qui permettaient à la bête de décharger la cargaison des navires accostés. On les voyait monter et descendre sans cesse, comme ces cages d’écureuils qu’on offrait à l’ennui des petits enfants riches.

Une fois de plus, pensa-t-il, je me suis fait berner. J’ai pris tous les risques et me voilà repris par le même démon. L’homme que j’accompagne était mon ami – il y a fort à parier qu’il ne le resterait pas s’il savait que je l’espionne depuis plus de huit années et que je suis cause de la mort de sa femme. Et que dirait-il du risque que je lui fais mener, au nom d’une fraternité dont je suis le seul à assumer les charges et qui me pousse à le livrer à un démon? Maudite flibuste!

La Panne à Nieuport

Ostende!

On y prendrait un bateau pour La Haye. On ne l’y attendait pas, Veyrand le lui avait défendu: que Lazare vienne seul avec son fils, ou gare! Mais le vieil apothicaire était impavide, sans colère et résigné à son sort. Lazare était son ami : il irait avec lui, lui porterait secours, assurant son gîte et son couvert, le protégeant lui et son fils. Et puis quoi, rester à Nieuport? Combien de temps aurait-il fallu pour découvrir le pot-aux-roses? Il fallait de solides connaissances en poudres diverses pour provoquer une explosion de cette ampleur. Il se figurait aussi que les marchands du port ne seraient pas longs à faire le lien avec l’attentat, eux qui lui avaient vendu une vingtaine de tonnelets de poudre noire en moins d’une quinzaine.

Et encore: cela n’était encore rien par rapport à l’effroyable scandale qui allait s’emparer de la tranquille cité lorsqu’on découvrirait le burgmeester mort, le postérieur dans une position ne laissant pas place au doute sur la nature de ses préférences sexuelles, dans son propre lit!

Qu’on ne se méprenne : Cronfestu et le burgmeester n’avaient jamais couché ensemble précédemment, le gros phoque faisant horreur à l’élégante cigogne. Mais celui-là avait flairé son homme aussi sûrement que le grand requin blanc, dit-on, perçoit à trente lieues la menstrue de la nageuse imprudente. Des années, Cronfestu avait résisté aux avances, aux supplications et au chantage sournois de l’édile, mais il avait fini par entendre dans ses sous-entendus le danger qu’il y aurait eu à résister plus longtemps et avait fait semblant de céder à ses avances, acculé qu’il était.

Mais rien n’avait été selon les vœux du répugnant édile. “Je pensais être à Nieuport et nous voilà à La Panne, avait malicieusement conclu Cronfestu devant son sexe en berne, Rassurez-vous, mon cher, ce n’est pas grave. Vous allez prendre une pincée de cantharide et vous asseoir sur le lit: je connais une méthode pour vous rendre la vigueur.”

Dikke Bart avait posé ses fesses mafflues sur l’édredon de Cronfestu, celui-là tournant le dos à celui-ci. Tant que j’y suis, s’était dit Cronfestu, cela fera aussi plaisir à Flora. Et il avait serré de plus belle autour du cou de sa victime, lequel, bandard mou autant que tantouse honteuse, ne pratiqua qu’une fois la strangulation amoureuse pour pallier ses défaillances érectiles.

(Il passa heureux de la petite mort à la grande.)

( à suivre)
Le chapitre de la semaine prochaine nous ramènera à la XIIIe penne (coquet, Jefke Grootmeester avait fait dessiner sur son enseigne le chiffre à la romaine), lieu séculaire de tous les mystères et de tous les dangers. Vous n’avez qu’une semaine pour vous y préparer, c’est probablement trop peu, mais l’aventure n’attend pas, et en tout cas, elle n’attendra pas plus. Quelques belles fripouilles trépignent…

Le chapitre 14 sera mis en ligne le vendredi 28 août 2020

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