Chapitre 14

L’homme était tapi dans un coin d’ombre. À vrai dire, dans ce bouge mal éclairé, on n’en voyait que la main, longue, délicate mais cependant nerveuse et musclée, dont les doigts parcouraient le seul carré de table illuminé en une cavalcade ininterrompue.

“Qu’est-ce qu’on lui sert?” demanda Jefke Grootmeester d’un ton rogue.

Les doigts s’arrêtèrent brusquement, rattrapés par le mouvement de la main, qui s’en alla farfouiller dans une poche de la veste. Elle en sortit une petite pièce de métal ronde, coincée entre le pouce et l’index.

“Un renseignement”, répondit Cronfestu à l’aubergiste, tout en lui exhibant une sorte de petit médaillon, rond comme une obole, qui ressemblait de loin à une tête de mort.

L’aubergiste s’approcha, considéra la pièce avec attention, y décela les deux petites encoches dans le métal qui tronquaient le rond parfait et en faisaient la représentation d’un crâne avec sa protubérance maxillaire.

“Je devine, mon frère, mais tu ne payeras pas ton repas avec une monnaie de la sorte, reprit l’aubergiste. Que puis-je pour toi?”

“J’ai rendez-vous avec un de nos Capitaines, dit Cronfestu, du nom de Veyrand. Marius Veyrand.”

Jefke Grootmeester bascula ses épaules vers l’arrière, bomba le torse et redressa sa trogne louche, dévoilant un œil torve à son interlocuteur.

“Entendu, j’ai eu l’honneur de faire partie de son équipage. Qui dois-je annoncer?”

Cronfestu posa ses deux mains sur la table, les coudes fléchis à l’angle droit, de sorte que son visage était maintenant éclairé et que son interlocuteur pouvait le voir. Son visage se fendit d’un sourire matois, de celui qu’un joueur fait lorsqu’après avoir annoncé sa mise, il dévoile sa carte gagnante.

“Vous pouvez par exemple lui dire que le sieur Cronfestu a honoré son rendez-vous. Ou que le Vicomte est arrivé, puisqu’il me connaît sous ces deux identités. Je suis le Vicomte René de Triviers, premier chirurgien de “l’Impénitente”, s’il est nécessaire de lui rafraîchir la mémoire, et je demande le secours de la Fraternité.”

“Vicomte, je vous ai reconnu!”

Sur ces mots, Cronfestu se rejeta dans la zone d’ombre. Le tapotement des doigts recommença de plus belle. Cependant, les choses ne se passèrent pas comme le vieux flibustier, soi-disant premier chirurgien d’origine montoise (en réalité rejeton égaré d’une branche agonisante de la petite noblesse chimacienne) l’avait imaginé. Au contraire, plutôt que de prendre congé sur le champ afin d’aller prévenir Veyrand de son arrivée, une expression de haine profonde se fit jour sur le visage de Jefke Grootmeester.

“Cela ne vous sera pas nécessaire de prouver votre identité, dit l’aubergiste en blêmissant, Vicomte, je vous ai reconnu! Vous souvenez-vous de ça?”

Jefke Grootmeester, dans un mouvement qui tenait presque de l’entrechat, prit appui sur sa jambe droite et posa sur la table ce qui lui restait de sa jambe gauche, c’est-à-dire un moignon s’arrêtant juste au-dessus du genou, coquettement pourvu d’un morceau de bois. L’aubergiste se mit à hurler, son visage était maintenant empourpré par la colère:

“Campeche, 1685: ma première expédition corsaire! Le bois précieux des Espagnols, la ville à feu et à sang, le butin facile. Voilà ce qu’il m’en reste, du bois des Espagnols! Une jambe postiche!”

Il ôta sa jambe de la table où elle était posée. En touchant le sol, la prothèse rendit un toc sourd et bref.

“Maudit chirurgien! Vous ne vous souvenez pas de m’avoir entendu crier lorsque vous m’avez coupé la jambe, n’est-ce-pas?”

Feignant de ne pas comprendre, Cronfestu s’efforçait de rester calme, de ne pas savoir qui il avait en face de lui.

“Raccourcir un membre ou écourter sa vie, il faut savoir choisir. Le code pirate prévoit le juste dédommagement à ce désagrément. J’imagine que votre part du butin et le prix de votre jambe vous ont permis l’achat de cette gargote, non? Dites-moi si je me trompe. Et qu’ai-je à voir avec cette blessure?”

« Vous m’avez raccourci d’un tibia et d’un péroné, voilà ce que vous m’avez fait! »

“Vous m’avez raccourci d’un tibia et d’un péroné, voilà ce que vous avez à voir avec cette blessure. Je gueulais comme un âne, pourtant!”

“Un pirate serre les dents lorsque ce genre de choses lui arrive”, répondit Cronfestu.

“Sauf lorsque le chirurgien est saoul comme une grive et plein comme une barrique, bref, ivre mort! Je gueulais comme un âne, que je vous dis! La balle qu’on devait m’extraire me taraude toujours la fesse gauche, au point qu’il m’est certains jours impossible de m’asseoir sans m’évanouir, et vous m’avez coupé la jambe!”

“Je débutais, plaida Cronfestu, c’était ma première expédition. Vous comprenez, dans la presse et l’énervement… Vraiment, je ne me souviens pas.”

Le gabier était un aigle et un cheval

“Espèce d’incapable sans cervelle et sans mémoire, voilà quarante ans et plus que je vous maudis, tous les jours de mon existence! J’allais passer gabier, vous comprenez, gabier: courir dans les gréements, à vingt mètres de hauteur. Et avec mon œil d’aigle, j’étais fait pour être à la vigie! Vous m’avez cloué au sol! Qu’est-ce qu’un dédommagement peut y faire? j’avais vingt ans, trente ans d’expéditions devant moi,j’étais fort comme un cheval. Vous m’avez coupé la jambe!”

Jefke Grootmeester se saisit d’un coutelas qui était posé sur la table voisine.

“Je vais te saigner comme un goret! Commence à couiner, vermine, je vais te larder!”

La main de Cronfestu se crispa plus fort sur le couteau qu’il cachait sous son pourpoint. Il fallait jouer serré, calmer l’abruti. Il parla d’une voix posée.

“Je ne peux plus rien faire pour votre jambe, dit-il, et j’ai fait de mon mieux. Que croyez-vous? Pouvez-vous vous figurer ce que suppose être chirurgien lors d’une expédition pirate? Croyez-vous qu’on ait le temps de tout vérifier? Ah non, monsieur, on vous amène du sang et il faut l’arrêter le flux. C’est cela ou c’est le trépas. J’ai coupé ce jour-là une vingtaine de membres, qui s’entassaient à côté de la table. J’ai coupé, scié, tranché, si bien que ma main poisseuse en était percluse de crampes. Quant à écouter les hurlements, mieux vaut ne pas y penser: dans ces extrémités, chacun hurle en son patois et à cette époque d’ailleurs, je n’entendais rien ou presque au flamand.”

“Tu te fous de mon gueule? Je vous ai aussi dit ça en français! hurla Jefke dans cette langue, afin de prouver à Cronfestu qu’il la maîtrisait. Couic, je vais te couiquer, te découper comme un saucisse, t’égorger!”

Il se passa sur la gorge le côté non-tranchant de son coutelas, en un geste qui ne laissait aucune ambiguïté sur sa maîtrise de la pratique.

Cronfestu montra à nouveau la pièce en forme de tête de mort.

“Je suis venu pour la Fraternité!”

“Fraternité, fraternité, fraternité, hurla Jefke en roulant abominablement les “r”, tu peux t’asseoir dessus! Et l’espérance aussi, ça n’est pas nécessaire de la espérer, tu es mort bientôt, je te couiques! Hop, la gorge!”

“Monsieur, vous avez prêté serment. Vous avez juré sur votre honneur de pirate! Nous réglerons cette affaire après, nous verrons à nous arranger, je vous l’assure. Mais en attendant, votre devoir de Frère de la Flibuste vous impose de m’annoncer au Capitaine, c’est lui qui m’a convoqué ici, ce soir!” dit Cronfestu en repassant au flamand.

“Compte les minutes qui restent à ta vie, rien à foutre du Fraternité!”

En dépit du danger qu’il encourait et de la nécessité qu’il avait de garder son sang-froid, Cronfestu laissa échapper un soupir de dépit. L’homme mettait en effet la loyauté au-dessus de toutes les autres vertus et ne pouvait supporter de la voir ainsi bafouée; Cronfestu se serait fait tuer plutôt que de manquer à ses engagements et il n’y en avait de plus sacré pour lui que les devoirs dus aux Frères de la Flibuste.

(C’était d’ailleurs au nom de cette fidélité à la parole donnée qu’il n’avait pu, huit années auparavant, refuser à Veyrand de surveiller Lazare, lorsque son vieux complice lui avait révélé que l’amnésique s’appelait en réalité Norbert Lachassaigne et que ce dernier connaissait l’endroit où La Buse avait caché son trésor – ce dont, soit dit en passant, il doutait maintenant fortement, au point qu’il était maintenant sûr que Veyrand ne lui avait pas dit la vérité.)

“Maintenant, tu vas rester bien tranquille, je te conseille de pas bouger!”

“Ah bon? fit Cronfestu. Y aurait-il un risque supplémentaire à celui de perdre la vie? Je requiers de l’aide, vous la refusez, vous me menacez, vous envisagez de me tuer et je dois me tenir tranquillement assis dans ce recoin obscur? Et qui vous dit que je ne dispose pas d’un complice, prêt à bondir au premier de vos gestes?

Jefke Grootmeester tourna la tête à droite et à gauche, en jetant des regards appuyés aux autres clients attablés, pour s’assurer que Cronfestu tentait bien une diversion.

“Ça ne prend pas, vermine, on t’a vu rentrer seul! C’est la première chose que les serveuses regardent, combien vous êtes!”

“J’en appelle à la fraternité!”

“Cela suffit, reprit sèchement Cronfestu, j’en ai assez, pour la dernière fois, j’en appelle à la fraternité. C’est le devoir d’un frère de la Flibuste!”

Il repoussa la table, se mit debout et, avec la même brusquerie, sortit de son pourpoint la lame qu’il tenait cachée depuis son entrée dans l’estaminet. Les deux hommes se faisaient maintenant face, à portée de main.

“Laisse-moi passer, imbécile, dit Cronfestu, tu as le cerveau plus épais que le bois dont est fait ta jambe!”

Jefke Grootmeester regarda Cronfestu avec un sourire sadique. Il commença à parler, avec une voix qui enflait au fur et à mesure qu’il enchainait les phrases:

“Je vais te crever, je vais te percer au niveau des boyaux, tu vas te vider lentement. Et tu vas avoir tout le temps de te voir mourir, charogne de vicomte du trou de mon cul! Ce n’est même pas ici la fin de ta vie, non, ce serait trop court! Non, ce n’est pas la fin de ton existence, plus précisément, c’est le début de ta mort! Ça va être long et tu vas avoir tout le loisir d’en profiter!”

Grootmeester se tourna vers la salle et maintenant vociférant, il poursuivit:

“Hé les gars, venez voir, il y a du spectacle! Il y a ici un salopard de vicomte qui va crever! J’offre le spectacle, C’est Jefke qui régale! Tournée générale: bière et genièvre pour tout le monde, servez les filles, et soyez généreuses! On va voir ce qu’on va voir: dans cinq minutes, il y a ici quelqu’un qui va regretter d’être né. Il va nous supplier d’abréger ses souffrances, maudire sa mère d’avoir vu le jour. Du grand spectacle. Mais d’abord, emparez-vous de lui, on va l’attacher au piquet central!”

(à suivre
Comment Cronfestu va-t-il se sortir de cette mauvaise passe? Un deus ex machina, peut-être? Une explosion? Une intervention autrichienne? Une semaine de patience et vous lirez le chapitre 15. Eh oui, déjà! Mais rira bien qui rira le dernier…)

Le chapitre 15 sera mis en ligne le vendredi 4 septembre, jour mémorable s’il en est

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *