Chapitre 15

Comme de bien entendu, la tirade de Jefke Grootmeester produisit des effets immédiats et saisissants. Malgré l’heure avancée, tous les clients du troquet furent comme frappés de frénésie. Pensez, tout ce programme sans avoir à délier les cordons de la bourse! il y avait là de quoi réveiller le plus endormi des pochards, distraire le plus libidineux des marins, appâter le plus paisible des étrangleurs.

Et chacun, selon son tempérament, de se lever dans un grand fracas de tables repoussées. À l’abordage! Celui-là se rue vers les serveuses, à peine séparées de la cohue par une longue planche de chêne; celui-ci sort son couteau et se précipite vers ce bon Jefke, sous l’œil ébahi de la fille qu’il lutinait quelques instants auparavant.

À boire! À mort! De l’alcool et du sang: on n’a jamais trouvé mieux pour échauffer la foule, tant le pochard ou l’assassin sommeille en chacun de ses membres. Et celui qui résiste à l’aspiration du collectif, le prix de vertu qui conserve son courage et sa tête n’a qu’une chose à faire: prendre la poudre d’escampette! Car il serait fou de se mettre en travers de ce déferlement de pulsions sordides, il serait molesté, déchiqueté, mis en pièces. Voyez Ida, l’inflexible chef des serveuses, ce vieux sac d’os et de hargne, ce cœur desséché dont un seul regard peut barrer la route au plus épais des soûlards, voyez Ida qui tente de mettre un peu d’ordre à la cohue: elle a campé son demi-quintal d’aigreur sur ses genoux crochus et elle se dresse devant la table, entre la foule et les serveuses, comme Léonidas, dit-on, se tenait aux Thermopyles entre Xerxès et la Grèce.

«Chacun son tour!” Elle a levé ses bras décharnés et glapit d’une voix pointue face à la foule: «Chacun son tour!” «Tournée générale!” lui a répondu le chœur des ivrognes en liesse, dégage, maudite femelle!”. Une bourrade à ladite, puis c’est la curée; Ida beugle, Ida tape, Ida vocifère, rien n’y fait: le flot des pillards la soulève en un hurlement où se mêlent le rire et l’impatience, Ida est emportée par une mer de bras, bientôt projetée de l’autre côté de la table dont elle barrait l’accès. Elle finit sa course folle, la mâchoire brisée, sur un tonneau en perce, et son sang se mêle à la bière que les filles servent précipitamment. «Plus vite, nom de Dieu!”. Personne ne discute les ordres de la foule!

Personne? Tournons nos regards vers l’autre côté de la cohue, là où nous avons laissé Cronfestu seul face à son destin. L’homme est courageux, rompu au maniement des armes, mais il sait bien qu’il ne fera pas le poids. Il va mourir ici, dans cette gargote enfumée et sombre, à cause d’un imbécile qu’il avait tenté de sauver quand il était jeune.

Prendre d’assaut la médiocre levée de terre qui sert de rempart à la ville…

À l’heure du danger, la masse molle tourne vite et les souvenirs sont précis. Des images de la prise de Campêche lui reviennent en mémoire, sans rien altérer de son acuité du moment, comme si la vigilance et la réflexion naissaient dans deux parties distinctes du cerveau. La longue approche sur la mer verte du golfe du Mexique; l’honneur que lui avaient fait les deux chefs de l’expédition de lui proposer une place à table; les deux hommes? Michel de Grammont, général de la Flibuste, illustre parmi les illustres, impavide et nerveux, arrogant comme le sont les nobles du Royaume de France et, comme en un miroir inverse, Laurent de Graff, Hollandais sans foi ni loi, qui se faisait donner du “Sieur de Baldran” pour donner le change, mais dont le sobriquet de “Fléau de l’Ouest” illustrait mieux la cruauté; Grammont picore, se tamponne les commissures à l’aide d’un mouchoir brodé… face à cette componction, de Graff parle la bouche pleine et pète en bâfrant; la ville est mal protégée et les failles de sa défense bien connues des contrebandiers qui pullulent aux alentours; le vicomte est mal à l’aise, que fait-il au milieu de ce duel? Quarante-deux ans plus tard, Cronfestu pressent qu’il a servi de modérateur muet; militaire de rang, Grammont veut accoster à deux lieues, rallier Indiens et Marrons et, la petite troupe gonflée par ces alliés de circonstance, prendre d’assaut la médiocre levée de terre qui sert de rempart à la ville – ce serait une courte manœuvre de poliorcétique, il en glousse d’aise: “Polioquoi?” De Graff le pragmatique est un marin-né, rallier les esclaves en fuite, les Indiens maltraités? la belle affaire, ce n’est pas son problème!

Désosser le gigot froid

“Je n’ai que foutre de cette valetaille, j’en tue si j’en rencontre! Nous y disperserions nos forces, je n’ai confiance qu’en mes hommes!”; son plan est simple et hardi, pointu comme la dague dont il se sert pour désosser le gigot froid : “On entre dans le port avec nos huit navires, on canonne tout ce qui bouge, le premier navire accosté déverse son flot de boucaniers et, après, c’est au tour des autres!” et il s’agit de faire vite: “tuer les soldats, n’épargner que les officiers, capturer les autres”, tout doit se faire en l’espace de quatre heures, torture et mise à sac sont remis à la soirée; l’alcool est interdit, on repart le matin, à la marée montante: on boira sur les bateaux, voguant vers la Tortue; qu’aurait fait Cronfestu à la place de Grammont? et qu’aurait fait Grammont s’il était maintenant à sa place, armé de son seul coutelas? comme lui reculer jusqu’à s’adosser au mur, renverser une table entre lui et Grootmeester, garnir sa main libre d’un petit tabouret; l’hôpital de fortune dressé dans la dunette, sous un soleil qui perce au travers des carreaux de la dunette: les instruments disposés sur une petite table, les tonneaux d’eau, la charpie, le brasier qui rougeoie, l’alcool enfin – une petite rasade me soutiendra, avait-il pensé; on s’arrête à peine de canonner qu’on accoste: c’est le plan de de Graff qui a été adopté dans de grands hourras; Cronfestu n’a pas vu grand-chose de la suite, il a senti l’odeur de la fumée âcre, entendu la mousquetade et les hurlements; ces chiens d’Espagnols se défendent comme ils le peuvent, ils sont dix à faire face au bout de la jetée, armés de longues hallebardes, protégés des balles par leurs pourpoints d’acier, à quelques toises de ce rempart humain, cachés aux embrasures des fenêtres de la capitainerie, il paraît que des tireurs embusqués déciment nos rangs; les premiers blessés arrivent à Cronfestu dans un brouillard de rhum et de poudre noire; lequel était-ce, ce Jean-François Grootmeester? il a tant coupé!; “à moi la Flibuste! à moi les Frères! honni qui m’abandonne!” Les corps mutilés se crispent, les membres s’entassent, lequel était-ce encore, celui de Grootmeester? “Mettez-le là, je m’en occupe après!”; “Coupez, nom de Dieu, vicomte, coupez!”; on opérait des morts; le vicomte entend la mousquetade qui s’éloigne, signe que le petit rempart des soldats vient d’être submergé et que la piratesque sanguinaire se déverse dans les rues de Campêche; comme elle se rue aujourd’hui pour sa propre mise à mort. «À moi la Flibuste, à moi les Frères, honni qui m’abandonne!”

Quarante-deux ans plus tard

Quarante-deux ans plus tard le même cri de guerre a retenti sous le plafond boisé. De toute sa vie, Cronfestu ne l’avait jamais poussé. Qu’il ne s’en fût jamais senti digne, qu’il n’en eût jamais l’occasion ou que sa prudence naturelle l’en eût dissuadé, l’histoire ne le dira pas, mais en cette extrémité, le sage et vieux flibustier l’avait exhumé de ses souvenirs enfouis en un cri puissant comme le tonnerre.

Aussitôt, il y eut comme un flottement dans le rang des assaillants.

“C’est un frère, c’est un frère, arrêtez!” Trois hommes s’étaient arrêtés dans la course, freinant les autres.

“Comment ça un frère? ze m’en fous, moi, ch’est pas mon frère, éructe en zozotant un gars dépoitraillé à qui il ne reste que deux dents sur le devant. On va rire un brin, ch’est tout.”

“Un pas en avant, et je t’estourbis!”

Un premier poing s’écrase sur la face rougeaude, ce qui déclenche une réaction en chaîne incontrôlable.

“On m’achachine, au checours! Demoichelles de la nuit!”

“Courage cousin, je suis là!” dit un gars qui vient à son secours, en dévoilant une chauve-souris sur son avant-bras. Et de flanquer une gigantesque torgnole au frère de la Flibuste.

Sur ces entrefaites, la brute se fait traiter de vampire par un petit attroupement de quinze bonshommes, dont le gars Tichke qui entreprend de lui faire manger son chapeau. «Gare aux bittes!” hurlent-ils.

La mêlée devient générale.

“Nom de Dieu, des bittes! À l’assaut, les gars!”

Ce sont d’autres énergumènes qui se rallient à ce nouveau cri, ravis d’en découdre. Et bientôt, par la grâce des fraternités secrètes, la salle est en proie à un gigantesque pugilat, où chacun secourt un agressé, avant d’être agressé lui-même et d’appeler au secours… (Seul dans un coin, caché sous une table, un inconsolable marchand, perdu dans son chagrin d’amour, vide les derniers cruchons, invoquant Mercure et Venus entre deux glouglous sonores.)

Évidemment, dans ce tohu-bohu, c’est à peine s’il est arrivé trois ou quatre lascars pour seconder Jefke…

Un renfort inespéré

Or il aurait besoin de rescousse car, dans la cohue générale, deux inconnus sont venus se flanquer aux côtés de Cronfestu. Autant l’un est immense, doté de mains démesurées et d’un torse herculéen, autant le second paraît frêle et contrefait. C’est pourtant ce dernier qui, sans hésiter l’ombre d’une seconde, plante sa dague dans le bide du vieux Jefke, qui roule des yeux étonnés avant de s’effondrer dans un cri d’agonie. Le géant bondit presque à terre, arrache la jambe de bois du macchabée tout frais et, n’ayant pas lâché la prothèse, entame une série de puissants moulinets menaçants qui font autant reculer les complices du pauvre aubergiste qu’exploser les pommettes des imprudents à sa portée.

“Arrière, vermines, arrière!” Le colossal truand s’enfonce dans la foule comme une hache dans du bois tendre. Puis s’arrête, revient sur ses pas et, aux deux autres – c’est-à-dire à Cronfestu médusé et à la demi-portion qui est en train d’essuyer sa lame sanglante sur son haut-de-chausse – il dit: “Suivez-moi, le coin est malsain, je vais nous faire de la place”.

“Bien sûr, se dit Cronfestu, évidemment, ce sont eux!”

Dans ses deux sauveurs, le vieux pirate vient de reconnaître La Pogne et Mafumba.

Mafumba? Qui c’est ce type-là? Il a une drôle de tête ce mec-là… Dans le chapitre suivant, nul doute qu’une part de ce mystère sera éclairci. Bon, La Pogne, vous connaissez déjà. Mais – et Norbert? Ou Lazare? Et Antoon, le fils du ressuscité à répétition? Que leur adviendra-t-il? Ne serait-ce pas Ninon la Mort derrière tout ça? Chaque question aura sa réponse. Enfin, peut-être…

Le chapitre 16 sera mis en ligne le vendredi 11 septembre 2020

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