Chapitre 16

En quelques instants, les trois hommes furent dehors, comme happés par l’espace qu’ouvraient devant lui les vigoureux moulinets de La Pogne. Celui-ci frappait sans sourciller, de droite à gauche et sans se retourner. La porte de la venelle s’ouvrit comme par magie (cependant, il faut signaler que la plupart des clients de la gargote étaient trop occupés à se taper dessus ou à écluser les chopines pour se préoccuper le moins du monde de ce qui se passait à plus de deux mètres, ce qui facilita grandement l’extraction).

« Je ne vous connais pas, dit La Pogne à Cronfestu, qui donc ai-je eu l’honneur de secourir? » s’enquit galamment le géant.

« Nous fûmes pourtant présentés, jadis, répondit Cronfestu en s’essuyant le paletot, et suffisamment proches pour ne pas vous avoir oublié, moi! Vous êtes La Pogne, et moi, j’étais le chirurgien du général Michel de Grammont… René de Triviers, pour vous servir, mais on ne m’appelle plus dorénavant que Cronfestu. »

Le vieil apothicaire tendit une main hardie à La Pogne, qui l’enveloppa de sa formidable paluche, si bien qu’on ne voyait plus que les bouts des ses doigts.

« Foutredieu! dit le colosse, ton visage me revient. Sans te fâcher, frère, du temps a passé depuis notre jeunesse! Et la tienne était déjà plus avancée que la mienne: j’étais encore béjaune que je te voyais passer sur la dunette! Et je te croyais mort! Il y a plus d’un quart de siècle qu’on te dit disparu… Quant à Grammont, cela en fait bien au moins un tiers qu’il n’a plus donné de nouvelles… En aurais-tu, à propos? »

« Je ne suis pas là pour évoquer les disparus ou ma jeunesse, répondit Cronfestu. Il se fait que j’avais céans un rendez-vous avec le Capitaine, et que cet imbécile d’unijambiste a tout fait capoter. Cependant, je ne l’ai pas aperçu à l’intérieur, pouvez-vous m’en dire plus? »

Sur ces mots, Cronfestu lança un regard interrogateur à l’intention des deux hommes mais seul La Pogne répondit.

« Le Capitaine ? cela fait bien longtemps que je n’ai ouï son nom. Que lui veux-tu? » Après quelques instants d’arrêt, Cronfestu regarda droit La Pogne dans les yeux. « Aide et assistance, pardi! Que demander de plus à un frère? Où est-il? Je sais que vous le savez, toi et Mafumba! Vous n’étiez pas céans par l’effet du hasard! Parlez donc, j’ai besoin de savoir où il est! Vous me devez la vérité! »

Le hasard et ses nécessités

« Le hasard ? fit La Pogne, mais qu’y a-t-il d’autre pour un pirate? C’est le seul dieu dont je connais le nom. Mais est-ce vraiment le hasard qui m’a mis en cet endroit ce jour? Ou la nécessité de trouver un équipage? J’imagine qu’on m’attend à La Tortue, j’essaye donc de m’y rendre, c’est pourtant simple. Et dans quel autre endroit trouverais-je plus facilement un moyen de m’embarquer discrètement? Non, sur la Fraternité sacrée, parole de frère de la Flibuste, que Satan me damne si je sais où ce coquin se trouve! J’en connais d’ailleurs qui auraient plus de deux mots à lui dire! Certes, au vrai, cette information m’intéresserait également… » Le doigt en l’air, La Pogne interrompit brusquement le dialogue, comme s’il ravalait une dernière phrase. D’un ton abrupt, il déclara que de toute façon, il lui fallait prendre congé et, parce qu’il y avait oublié une bougette contenant son argent, retourner à la taverne dévastée. Sur le champ, ayant souhaité le bonsoir et la bonne chance à Cronfestu et Mafumba, il les planta dans la ruelle et s’en alla quérir ses économies. Lorsqu’il ouvrit la porte de la gargote, on entendit distinctement le tumulte produit par la bagarre générale et, tout à coup, une exclamation: « Jefke est occis, Jefke est mort, que personne ne sorte! »

« Il va y avoi’ du g’abuge, il ne faut pas moisi’ céans, dit Mafumba qui s’était tu jusque là, où sont-ils? »

« C’est donc vous seul! » s’exclama Cronfestu.

« Ce couillon n’a ‘ien à voi’ avec notwe affai’e, mais je dois ‘econnaîtwe qu’il nous a été bien utile. On nous attend, où sont les aut’es? » dit Mafumba, qui escamotait ses r comme le bon locuteur créole qu’il était. « Un instant, Mafumba, tu connais La Pogne, n’est-ce-pas, et c’est un frère! Pourquoi ce dédain? Que me cache-t-on? Y aurait-il quelque brouille entre le Capitaine et Ninon? »

« C’est à c’oiwe que tu déba’ques, l’ami, répondit Mafumba. Tu ne sais donc pas que Ninon la Mo’t a tenté de livrer le Capitaine aux Anglais? Que ceux-ci ont a’waisonné son bateau, l’ont ‘evendu et que, moi ho’mis, tout l’équipage fut dispe’sé aux quatwe vents sauf ceux qui fuwent pendus. Ah, c’est peu di’e de pa’ler d’une bwouille: le Capitaine et Ninon se haïssent comme chien et chat. »
Puis, entraînant Cronfestu par la manche, Mafumba conclut, avec son accent cawacté’istique: « Il ne faut pas wester ici, le guet ne va pas ta’der à fai’e une descente, je préfè’e ma’cher que de cou’i’. Mène-moi aux deux autwes, je t’expliquewai du long… »

Le cheval souffla avant lui

Et les deux hommes s’enfoncèrent dans la ruelle obscure. Durant tout ce temps, Norbert (Lazare) et son fils Antoon étaient restés à l’extérieur de la ville, dans une petite auberge qui servait de relais de poste et qui portait un nom pittoresque: « Den geplofte Dierenaerts« , allusion à un épisode tragicomique resté légendaire. On en avait même tiré une chanson que les colporteurs vendaient dans les villages, imprimée sur une grande feuille et illustrée de manière réaliste. Ce même dessin figurait sur le panneau peint qui pendait au-dessus de la porte. L’enseigne figurait l’image grossière d’un hippiatre, lequel, genoux fléchis, semblait souffler avec beaucoup d’entrain dans le postérieur d’un cheval hilare. L’histoire, trop belle pour être vraie, racontait qu’un vétérinaire du cru (qui faisait également office de maquignon) avait mis au point cet ingénieux système afin de rendre les chevaux qu’il vendait plus gros. Hélas, un jour funeste, cette ruse s’était retournée contre lui, lorsqu’une jument facétieuse avait soufflé la première… La conséquence de cette inversion d’air avait été l’explosion du pauvre type, dont on avait retrouvé des petits morceaux un peu partout aux alentours.

Afin de les rendre plus gros

« Allez, papa, allez papa, s’il te plait, dis-la moi encore! Allez papa, encore une fois! » Juché sur les genoux de son père, Antoon tirait sur ses oreilles en suppliant. « Rien qu’une fois encore! »

Pour la douzième fois depuis le départ de Cronfestu, maudissant intérieurement l’imagination grotesque de l’auteur de l’enseigne, raconta à son petit garçon l’anecdote cocasse. « Fais aussi le bruit, papa, fais aussi le bruit! S’il te plaît! »

« Prrrtttt! fit Lazare en faisant vibrer sa langue, et boum! il a explosé. Et sais-tu, petit garnement, ce qu’on inscrivit sur sa tombe? Hein, tu le sais, sacripant? »
Et le papa, câlin comme toujours, plongea ses deux mains sous la veste du petit garçon, les glissa sous sa chemise, pour les plaquer enfin sur la petite peau tiède, dans un grand éclat de rire partagé.

Tiens ma jolie maman, voici des roses blanches

D’ordinaire, il n’y avait rien qui faisait plus plaisir à Lazare que d’entendre le rire de son fils mais pour l’occasion, il se sentait un peu coupable, tant la fatale mésaventure du vétérinaire lui rappelait la fin tragique de Margriet. À la vérité, il ne pouvait ni s’en distraire ni l’avouer au petit, tant et si bien qu’il avait abusé d’un mensonge. Il avait prétexté que Cronfestu et lui devaient se rendre à La Haye afin de prendre possession d’une livraison d’herbes médicinales, et que la grande valeur des produits ne laissait aucune place à l’attente, ce qui avait justifié leur départ précipité. L’enfant, heureux d’être de l’équipée, parlait depuis leur départ des aventures trépidantes qu’ils allaient vivre à trois, et de ce qu’il pourrait en rapporter à sa mère. Hélas, s’il ne se trompait pas sur le premier point, comment lui faire comprendre qu’il n’avait plus de maman? qu’il ne se trouverait même pas pour elle de tombe sur laquelle déposer un bouquet de roses blanches, le dimanche venu?
Son bonheur paternel tout à coup suspendu à ces pensées tragiques, Norbert avait cessé de chatouiller Antoon. Celui-ci avait arrêté de se tortiller et, comme il le faisait depuis quelques heures, s’était redressé sur les genoux de son père, il allait très probablement le supplier de faire le vétérinaire lorsque Lazare le souleva pour le poser à côté de lui, sur la banquette: Cronfestu et un petit homme venaient d’entrer dans l’auberge, l’air préoccupé.

« Je dois vous conduiwe à Vey’and, glissa Mafumba en saluant Lazare (Norbert). Il n’a pas pu veni’ et nous attend à Middelbou’g. À bonne allu’e, nous y se’ons dans trois jours. »

« Je vous attendais répondit Lazare en se coiffant de son tricorne, nous y allons. Il se tourna vers son petit garçon resté assis. Tu as entendu, Toine, nous y allons! »

« Oui, mais d’abord, tu racontes à Tonton l’histoire du cheval qui pète! »

« Oh non, fit Cronfestu, je crois que je la connais: il est arrivé la même affaire à mon père, qui était aussi vétérinaire! »

En son for intérieur, Lazare se posa sérieusement la question de savoir si Cronfestu prenait la mesure de ce qu’ils étaient en train de vivre, tant son détachement le stupéfiait. En réalité, c’était mal connaître le vieux forban. Cronfestu avait du sang-froid mais, à bien l’observer, Lazare aurait pu reconnaître les marques du trouble dans le comportement de son ami. D’ailleurs celui-ci, dès qu’ils furent tous les quatre grimpés à dos de cheval, s’approcha subrepticement de lui:

« Lazare, quelque chose ne tourne pas rond! Je connais ce Mafumba! Il a été élevé parmi les nègres, c’est un cannibale! Je suis prêt à parier qu’il nous ment! Il n’y a aucune confiance à lui accorder. Et, quelques longues minutes de cogitation plus tard, Lazare vit à nouveau se rapprocher le vieil apothicaire, qui précisa: « Le rendez-vous à la taverne était un guet-apens dont je suis sorti par miracle, ne te retourne pas trop vite mais jette un œil: nous sommes suivis depuis Ostende. »

Poursuivis!

Quelques minutes plus tard, au prétexte de soulager un besoin naturel et pressant, Lazare descendit de cheval au sommet d’un petit promontoire. Il eut largement le temps de discerner, dans l’immensité plate de l’arrière-pays ostendais, une petite troupe en armes qui semblait suivre le même chemin. À leurs larges chapeaux, leurs vêtements en guenilles et leurs trognes patibulaires, on eût juré voir s’avancer quelque troupe de flibustiers à la recherche d’une ferme à piller. Lazare replia prestement la longue vue d’étain que lui avait discrètement confiée Cronfestu. Sa main à couper qu’il s’agissait de pirates!

« Je ne vous conseille pas de gager le moindre de vos membres, mais c’est fort probable que c’en soit, en effet », avait conclu Cronfestu, en jetant un coup œil rapide derrière lui. Quant à Mafumba, il n’avait pas l’air de se préoccuper de ce manège.

Deux journées de chevauchée plus tard, à deux lieues de la destination finale et n’y tenant plus, Cronfestu finit tout de même par s’ouvrir de ses craintes: « Ils étaient trois, les voilà quatre à présent ! Je vous dis qu’il y a de l’étrange là-derrière! »

Mafumba ne s’en émut toujours pas. Il sifflotait doucement une berceuse de son pays, en bâillant sitôt que possible, comme sujet à une perpétuelle nonchalance. « Je vais m’en assuwer, d’acco’d », dit-il lorsqu’il eut fini sa chanson.

Les gens de cet acabit sont-ils autre chose que de grands enfants? se demanda Lazare, in petto, la peste soit de cet endormi et de ses façons de nègre!

Mafumba ou La Pogne? Cronfestu ou Veyrand? Ah, diantre, à qui Norbert (ou Lazare) va-t-il pouvoir se fier? Quelles affreuses circonstances et quels improbables rebondissements nous attendent en Zélande et en Hollande? Eh bien lisons donc le chapitre suivant!

Le chapitre 17 sera mis en ligne le vendredi 18 septembre 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *