Chapitre 17

En ce printemps de grâce 1729, tandis que résonnaient partout dans la chrétienté l’appel varié des cloches de Pâques, Mafumba n’avait en réalité aucune raison de s’inquiéter de la présence des quatre hommes qui suivaient sa petite troupe: Veyrand lui avait précisé qu’il l’escorterait de loin, et qu’il apparaîtrait quand la situation serait propice. C’était lui, à n’en point douter, accompagné de trois hommes de main: il s’en était assuré à la faveur d’une halte. Tandis que Lazare et Cronfestu jouaient avec le petit, Mafumba avait escaladé un arbre avec la prestesse d’un chat conçu sur une vergue. De là-haut, il avait scruté la plaine; c’est ainsi qu’il avait vu Veyrand et ses hommes. Les quatre hommes cheminaient à cheval; les montures allaient au petit pas et maintenaient en permanence une distance équivalant à la ligne de vue sur terrain plat. Ils étaient assez près pour intervenir en cas de besoin, assez loin pour ne pas être dévisagés – d’ailleurs, autant pour protéger leurs identités que pour se prémunir de la poussière, ils avaient remonté leurs foulards sur leurs bouches, ce qui fait qu’ils apparaissaient masqués, comme s’ils craignaient quelque maladie.

Les instructions étaient claires: Mafumba avait pour mission de suivre les trois fuyards, de liquider discrètement Cronfestu et de lui ramener Norbert et le petit Antoon. Il n’était cependant pas question de mettre la charrue avant les bœufs: Veyrand se méfiait de Cronfestu et de Lazare. Veyrand, matois comme toujours, avait facilement perçu la réelle amitié qui s’était nouée entre les deux hommes. À sa dernière visite à l’apothicaire, lorsqu’ils étaient convenus de liquider Margriet, il avait ressenti un trouble chez Cronfestu: lui toujours si loyal à sa parole donnée, semblait flotter, irrésolu. Il n’avait pas voulu s’engager clairement à demeurer à Nieuport après le départ de Lazare. Il s’agissait donc pour Mafumba de tuer Cronfestu à un moment où Lazare ne serait pas dans les parages. Le rendez-vous à l’enseigne de la XIII° penne était prévu à cet effet, mais il avait fallu que cet idiot de Jefke Grootmeester mette son grain de sable dans l’affaire.

Un autre élément inattendu tarabustait le tueur à gages: c’était la présence de La Pogne dans la taverne. Les deux hommes se connaissaient bien, ayant écumé ensemble les rivages espagnols de la mer des Caraïbes lorsque les équipes de Veyrand et de Ninon ne faisaient qu’une. Lorsqu’ils s’étaient séparés, La Pogne était resté fidèle à Ninon et lui à Veyrand, comme de bien entendu. Il était donc bien certain que La Pogne avait menti lorsqu’il avait déclaré qu’il était seul à Ostende et qu’il cherchait à s’embarquer sur un navire: là où était La Pogne, Ninon se trouvait aussi, depuis toujours.

Un subtil jeu de miroirs

Tirant un petit miroir de sa poche, Mafumba entreprit de communiquer avec Veyrand. Il plaça le miroir en face du soleil et, à l’aide d’un petit cache, il commença de signer. Il fit d’abord trois éclairs, ce qui signifiait qu’il maîtrisait la situation. Veyrand répondit par deux longues et une courte, ce qui voulait dire: j’attends des explications. Ce dialogue lumineux ne dura que deux minutes mais fut suffisant pour que Veyrand fût au courant de la présence de La Pogne dans les parages, et du fait que Cronfestu n’avait pas été éliminé. Tant pis, avait communiqué Veyrand, on s’occuperait de lui plus tard: il fallait en priorité s’assurer que Lazare n’avait pas recouvré la mémoire et ne rien faire qui eût pu provoquer sa fuite.

À l’instar de la plupart des traîtres, Veyrand ne faisait confiance à personne. Il vivait dans une insécurité permanente, qui le rongeait et le rendait plus cruel encore. Comment eût-il pu, alors qu’il en était lui-même incapable, s’imaginer qu’une personne pût lui être loyale? C’est pourquoi, tout au long des neuf années qui s’étaient écoulées depuis la fin piteuse de l’enlèvement du fils de Ninon la Mort, il avait fait de fréquentes navettes entre la Haye et Nieuport afin de s’assurer par lui-même que ce corniaud de Lazare restait au chaud dans le cocon portuaire. Veyrand nourrissait de grands projets pour lui, n’ayant pas renoncé à mettre la main sur la carte au trésor que détenait Ninon. Il était persuadé que celle-ci serait encline à échanger le précieux parchemin contre son fils. Et il était le seul à savoir que celui-ci avait disparu au large, la tête emportée par un boulet. Cela, même Augustin Cronfestu ne pouvait le savoir. La naissance d’Antoon avait donc été une bénédiction pour Veyrand et, depuis son baptême, il attendait l’occasion de faire savoir à Ninon que son fils était vivant, qu’il pouvait le lui livrer, en échange bien entendu de la carte au trésor. Le seul hic, en vérité, était donc la présence de Cronfestu…

Papa!

Il est temps à présent de revenir quelques années en arrière, pour démêler l’écheveau et comprendre exactement quelles étaient les liens qui unissaient autrefois les différents protagonistes de l’affaire… Le temps que Veyrand rattrape les trois fuyards.

Tout d’abord, il y avait eu ce fameux Grammont, le bien-nommé général de la Flibuste. Grammont n’était pas n’importe qui: il était né de souche noble en 1645 à Paris. Mais orphelin de père très tôt, il n’avait pas supporté que sa sœur fût courtisée par un aristocrate de haut rang. L’impudent, s’étant ouvert à l’adolescent de ses projets matrimoniaux, n’avait reçu, en guise d’accueil dans sa nouvelle famille, qu’un coup d’épée qui lui avait transpercé les boyaux. Se sentant mourir, le presque beau-frère avait rédigé son testament d’une main tremblante: le petit Grammont l’avait occis selon les règles (imbéciles, comme il est souvent) du code de l’honneur de l’aristocratie française; il lui laissait son pardon et 10.000 livres. Absous par sa victime, il fallut toutefois éloigner l’enfant, qui intégra la Royale, où il servit quelques temps comme mousse – le temps d’apprendre à naviguer comme Ulysse et à jurer comme le capitaine François de Hadoque.

« Je n’ai jamais mis les pieds à Chimay! »

Vers 1665, nous retrouvons Grammont du côté de Chimay. Profitant d’une escale, le jeune homme a mis les bouts et a décidé de voir du pays. Il ne perd pas de temps: la fille du prince est jolie, il l’engrosse, lui promet l’amour éternel et parvient en tout état de cause à ne pas s’aliéner ses beaux-parents. On met au point un mariage en catastrophe. Las, le temps manque, lorsqu’elle atteint les huit mois de grossesse, la belle Isabelle meurt dans des couches prématurées. L’enfant? C’est un miracle, il est vivant. Plus question de mariage donc, et notre Grammont se retrouve avec un petit bâtard sur les bras. Que faire? Grammont est inconsolable, il a perdu l’amour et la foi, il ne veut pas de cet enfant qui est l’assassin d’Isabelle… Le voilà reparti sur les eaux bleues de la mer des Caraïbes, flibustier flamboyant, qui passe sa rage et son chagrin sur tout qui se met en travers de son chemin. En dix années de coups de main, d’abordage et d’expéditions audacieuses, Grammont est devenu le cauchemar des Espagnols et la gloire des corsaires français.

Pendant ce temps, le petit René grandit à Chimay. On ne l’a pas trop éloigné de sa famille maternelle, qui veille à son éducation. Augustin est confié au médecin du château, un brave homme qui lui apprend tout ce qu’il sait, en ne lui cachant rien de ses origines. Lorsque le médecin s’éteint de sa belle mort, en 1683, René, dix-huit ans aux fraises, sent battre dans ses tempes l’appel de l’aventure. Sa timidité le pousse aux extrêmes audaces: il s’en va rejoindre papa sur l’île de la Tortue. À cette époque, Grammont est le maître absolu de la flibuste française; il a de surcroît enrôlé dans ses rangs la fine fleur de la crapule hollandaise, désœuvrée depuis la paix entre les Provinces Unies et l’Empire espagnol. Intrépide et expérimenté, il emmènerait ses hommes au bout du monde. À partir de 1678, secondé par ses lieutenants bataves, il mène une série de raids audacieux contre Espagnols et Portugais, pillant et rançonnant sans répit toute la côte, du Vénézuela au Mexique. Maracaïbo, Gibraltar Trujillo. La Guaira, Toulha, Puerto Cabello, Veracruz, Cumaná et encore Veracruz sont prises et mises à sac.

De retour dans son fief de la Tortue, le fier pirate est un patron prodigue, qui paie en alcool et en filles. Gloire à Grammont! hurlent les flibustiers, en brandissant leurs épées sanglantes; on lui pardonne tout, même son athéisme militant.

Mis en présence de son père, René de Triviers est abasourdi par le personnage. On l’introduit tout intimidé dans la pièce où l’homme se trouve, seul. Grammont, grand et bien bâti, est assis dans un fauteuil de velours cramoisi, les jambes croisées, et il attend avec un sourire goguenard celui qui s’est fait annoncer comme le vicomte de Triviers. L’entrevue est brève. Lorsque René lui annonce qu’il est son fils, Grammont part d’un énorme éclat de rire. Il a trop d’enfants pour en reconnaître un seul! “Et, définitivement, vicomte, je vous l’assure, je n’ai jamais mis les pieds à Chimay.” Grammont se lève et s’approche du jeune homme dépité. “Allons, allons, n’en faites pas une affaire, enrôlez-vous à mon service et vous serez traité comme n’importe lequel de mes hommes, et je traite chacun d’eux comme si c’était mon propre fils!”

Et, en guise de conclusion, Grammont a flanqué une énorme bourrade à René et débouche une bouteille de son meilleur tafia. Il l’enivre horriblement et l’emmène se faire déniaiser dans les lupanars du repaire corsaire. Ce sont deux semaines de folle neuvaine, durant lesquelles les deux hommes ont tout l’occasion de considérer ce qui les sépare. “Tu apprécieras quand tu seras un homme, beugle Grammont, le pantalon sur les chevilles, tandis qu’il besogne une putain de la Tortue, avance-moi la boutanche!” Mais rien n’y fait: René ne goûte ni les femmes ni la gloire. Il se cherchait un père et il a découvert une âme damnée.

Le passage à Saint-Domingue, en face de l’île de la Tortue, n’est guère moins déstabilisant. Un tout autre Grammont se dévoile à René. Il se montre alors d’un extrême raffinement. L’homme est également un brillant causeur, beau comme un astre et plus entreprenant que toute la flibuste réunie: sous les yeux ahuris de son fils, en une soirée, il fait le siège – et obtient la reddition – de Madame Levasseur, la fille chérie du premier gouverneur de la colonie française. C’est de bon augure pour les aventures qui s’annoncent.

Tu seras chirurgien, mon fils

“Je t’emmène à Campêche, Vicomte, la gloire nous y attend! Nous serons quinze cents corsaires, de toutes nations confondues!” dit-il à René. Lequel accepte de l’accompagner, à condition de ne pas avoir à se battre. “Marché conclu, jeune mauviette, tu seras le chirurgien du bord; tu auras double part sur les prises! Tu peux me faire confiance, tu auras ton comptant de sang!”

De ce jour, Grammont emmène René partout. Il doit apprécier sa discrétion: celui-ci n’a jamais osé révéler à quiconque le lien qui unit les deux hommes. Car, bien qu’il ne le reconnaisse pas, Grammont multiplie les marques d’affection paternelle à René et s’amuse à se contredire. Un soir sur la dunette, il évoque avec son fils la campagne de Froidchapelle, qui se trouve non loin de Chimay, une autre fois, il appelle: “Vicomte, venez voir, j’ai quelque chose à vous montrer”. Il sort de son pourpoint une petite médaille, sur laquelle René lit distinctement le nom de sa mère: “C’est la seule femme que j’ai jamais aimée vraiment, dit Grammont. Elle est morte et le paradis n’existe pas, pas plus que l’enfer; j’en conclus qu’il faut vivre bien et fort.”

C’est bien du personnage, d’ailleurs: il est toujours là où on ne l’attend pas. Grammont est sans pitié mais pas sans honneur ni scrupules: il répugne à l’usage de la torture, ne fait pas de différence entre pauvres et riches, colons, esclaves. Surtout, le plus étonnant pour un pirate, il ne prise rien tant que la vie, aussi répugne-t-il à tuer ailleurs qu’au combat. Grammont disparaîtra un jour de 1686, avec ses trois vaisseaux, on ne sait pas comment. C’est son lieutenant principal qui prend sa relève: il s’appelle Veyrand, Marius de son prénom; et c’est le grand amour de René de Triviers. Peu de temps avant sa disparition, ils sont entrés en même temps dans la fraternité des Frères de la Flibuste, adoubés en une même cérémonie par Grammont en personne.

Vous savez désormais qui est qui – enfin presque, car quelques lumières vous manquent encore. Ces lumignons arriveront en temps utile. Mais ce que vous ne savez pas, sauf que tout sera horrible mais que rien ne se passera comme prévu, c’est ce qu’il adviendra de tous ces personnages, braves ou non, fourbes ou non, innocents ou non (qui rime avec Ninon). Rendez-vous donc la semaine prochaine!

Le chapitre 18 sera mis en ligne le vendredi 25 septembre 2020

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