Chapitre 1

À y regarder de plus près, qu’y a-t-il de plus désespérément ennuyeux que la vie de pirate ? Ce sont des heures à s’embusquer, dans l’inconfort propre au bandit de grand chemin, l’œil aux aguets, les doigts serrés sur la poignée du couteau, prêt à bondir. Le plus souvent, on attend très longtemps des choses qui vont se passer mal ; en somme, c’est aussi monotone que dangereux, le tout pour des satisfactions que l’on eût atteint beaucoup plus facilement par la vantardise, la rêverie ou la littérature.

Oui, vraiment, cela aurait été beaucoup plus palpitant d’être assis à quelque table, à écluser des flacons en bonne compagnie, de bonimenter tout son saoul au grand soleil du Midi. Plutôt qu’avoir devant soi une Flamande rustaude et massive, cheveux clairs et yeux trop pâles que l’on dirait privés de regard, au patois rugueux comme une planche d’épave colonisée par les balanes et qui vous jette sur la table une bolée remplie d’un brouet brunâtre, être en présence de l’une de ces beautés félines, peau mate et crinière noire, seins arrogants sous la chemise blanche qu’ils tendent et percent presque et qui serait venue vous proposer le pain frotté à l’ail et à l’huile d’olive – il y a des visions évidentes.

La mer, disent-ils. Ha! Une sorte de flaque grisâtre dans laquelle le soleil ne se reflète pas…

Maudite peste ! Et te voilà, pauvre Norbert, jeté à tous les vents comme la feuille racornie du platane, porté jusqu’ici comme par malheur par le souffle du Midi ; échoué, Dieu sait pourquoi, sur cette dune stérile et friable, dans cette masure sans étage, une fermette humide et privée d’animaux, mussée au bord de ce qui n’est qu’une sorte de flaque grisâtre et écumante, strié de bandes verdâtres, dans laquelle le soleil ne se reflète pas. La mer, disent-ils. Ha ! Dire que l’on est au mois de juin ! Maudite peste ! Vers quarante ans, on aurait pris femme, on aurait vieilli comme un sage, avec une pointe de nostalgie, les pieds chauffés aux flambées des sarments. Ah, les longues heures auprès du feu, où il n’aurait pas été interdit de s’inventer une jeunesse trépidante. Au lieu de cela, une fuite éperdue, un pays de misère, une pluie venteuse, une attente sans but !

Alors franchement, l’aventure, les mousquets qui craquent, les sabres au clair, merci bien ! C’est un miroir aux alouettes. Vrai, cela fait trois mois qu’on attend on ne sait quoi on ne sait qui sur ce littoral de désolation, où tout, même les mouettes, semble vous moquer et vous inciter à l’exil. Des gens entrent et sortent, avec des regards sournois et des manières de naufrageur. Ils font semblant de ne pas vous comprendre, posent vingt fois les mêmes questions, à laquelle l’espèce de garde-chiourme finit par répondre.

Qui est Martial Veyrand?

On entend dans la réponse le nom de Martial Veyrand, avec des r qui roulent et s’écrasent comme les rouleaux de la mer et des v mués en f qui postillonnent et sifflent comme le vent du nord-ouest, mais on ne comprend rien de plus. À deux ou trois reprises, la maritorne a semblé s’affoler. À coups de grands gestes et de son peu de français, elle a précipitamment prié Norbert de rejoindre la réserve et de s’y tenir coi. Tremblant, le jeune homme n’a pas bougé. Maudite peste ! Que n’est-il monté sur le bateau ? Il accosterait sans doute à la même heure sur une plage, à Mobile, où de paisibles sauvages l’instruirait de leurs manières aimables.

En place de cela, plus de deux mois à se cacher dans une petite bicoque à une bonne demi-lieue à l’est de Dunkerque. Martial Veyrand prend ses grands airs. Il débarque soudainement, annoncé par le coup de botte qu’il plante au bas de la porte, ne répond à aucune question, sans plus de considération pour Norbert que la parfaite indifférence qu’il a affichée à la mort de Bertrand, emporté par une fièvre subite et enterré aussi prestement. En somme, comme un chien, à cent pas dans la dune mouvante.

La mort du pauvre Bertrand

Norbert se remet mal de cette disparition. C’était Bertrand qui l’avait convaincu de les suivre. Le jeune homme avait le goût de l’aventure. Vingt-cinq ans de témérité bien bâtie, rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Pour ne rien gâcher, un joueur de tric-trac de première force, un érudit. Et puis qu’est-ce que nous sommes, rien, entre les mains de Dieu ou du destin, allez savoir : un matin, la tête lui tourne, Bertrand s’alite. Il ne se relèvera plus. L’agonie prend quelques jours qui passent comme dans un songe, durant lesquels Norbert se met à la pipe, pour se donner une contenance. Avoir échappé à l’épidémie pour ça. Des heures à entendre son ami râler, au point qu’il prend le moribond en grippe ! Et personne pour lui tendre un pichet d’eau fraîche : on se contente de vous le saigner. Après trois jours, Bertrand est blanc comme de la craie, sans force. Quand le carabin lui prend le bras, il retombe inerte.

Et voici les premiers mots de flamand dont Norbert se souviendra. Hij is doed. Il est mort. Tout est fini. Pour lui, du moins.

Maudite peste. Maudit pays. L’enterrement est ridicule. Il y a un vent à décorner les bœufs, une pluie glaçante vous fouette le visage, et ce curé inconnu qui grasseye son latin de kermesse, un sabir incompréhensible aux consonances masticatoires. Enveloppé dans un linceul gris, on ne devine plus de Bertrand que ses pieds, mais comment le saluer avec le nécessaire de contenance, avec cette pluie, cette bourrasque, le tricorne qui s’envole et les deux sbires pressés d’achever leur besogne ? Le curé s’en va, l’étole au vent, son devoir bâclé.

À ce stade de l’histoire, on pourrait s’imaginer Norbert faire la promesse du retour. Ce serait d’un pirate ! La scène héroïque ! Main tendue devant la fosse, jurer à son ami défunt qu’il viendra l’exhumer en un temps meilleur, et le faire. Mais cela ne sera même pas de l’ordre du possible : dans une heure ou deux, trois ou quatre jours si la pluie ne cesse pas tout de suite, le vent aura arasé le petit relief qui marquait l’emplacement de la tombe de fortune. Norbert aura perdu la trace, il le sait d’instinct ; donc pas de serment dessus la tombe. Norbert s’en retourne piteusement à la maisonnette de la dune.

Norbert s’en ira, il se le jure. Mais où?

Norbert attend. Tous les trois à quatre jours, Martial Veyrand apparaît. Coup de botte (toujours le béjaune sursaute, en dépit du prêt-à-bondir), coup d’œil à Norbert (qui l’a vu sursauter et s’en amuse), apostrophe en patois à la tenancière : il donne ses instructions comme un coup de fouet et s’en repart dans la pluie (ou le crachin, ou la bruine, plus exceptionnellement entre deux averses et même deux fois sous le soleil). Ô si la Bonne Mère, sainte patronne des Marseillais catholiques, pouvait en donner la force… On s’en irait. D’ailleurs c’est décidé : Norbert s’en va. Il en est sûr. Qu’importe les risques et les dangers liés au retour, qu’importe la désillusion qu’on causera aux mystiques, qu’importe le renoncement à l’aventure, Norbert veut retourner à Marseille. La ville lui manque ; le soleil, les cris, les odeurs, la Provence. Il va le dire à Veyrand. Il lui fera face, il le toisera et il le lui dira. Devant telle détermination, Veyrand lui fournira un cheval sellé, deux mousquets chargés, une poignée de pistoles. Le chemin du retour jusque Boulogne-sur-Mer. De là, par la côte, Nantes, puis traverser vers Nevers, remonter l’Allier, monter sur Langogne, plonger vers Villefort, Alais, Nîmes, Avignon et le bateau pour Marseille dérivant paresseusement sur le Rhône. C’est décidé. Il s’en va.

Le champ du départ

Et ceci décidé, Norbert sent une vigueur nouvelle l’envahir. Il sent le buste qui se gonfle, les épaules qui remontent. C’est un signe : il a cessé de pleuvoir. Sur sa résolution, il monte jusqu’à sa couche, fourre ses quelques affaires dans un grand sac, empoigne sa redingote et son tricorne, qu’il se fiche sur la tête. Il redescend. D’après ses calculs, Veyrand ne devrait pas traîner : son dernier coup de botte date de mardi et nous sommes vendredi soir. Une heure à y penser, à calculer, à se convaincre. On voit la scène. Ne pas le laisser parler, se lever dès qu’il entre.

Et le voilà. Il a sursauté au coup de botte, évidemment. À sa décharge, il était plus fort qu’à l’accoutumée. Veyrand s’est encadré dans la porte. Dans ses yeux luisent des ports en flamme, des abordages sanglants, des tonnelets de contrebande, des pièces d’or qui tintent. L’homme est grand, fulminant, terrible. On dirait tout un équipage à sa traîne, à genoux, implorant le pardon, et lui, superbe, les dents pointues de la convoitise, l’anneau d’or à l’oreille, sourit enfin. Il lui dit : « Rassemble tes affaires. Nous partons. »

Norbert n’a rien trouvé à lui redire.

(à suivre)

Dans le prochain épisode, « Comment user du chaud effroi »:
Où Ninon la Mort apparaît soudain, accompagnée du sinistre La Pogne, mais ils auront une marée de retard, le temps de régler de façon pittoresque un problème urgent. Arme Zulleke! Mais quel est cet enfant tant recherché et où s’en vont Veyrand et notre pauvre héros?

Lire le chapitre 2 dès ce vendredi 5 juin

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