Chapitre 18

Mafumba tenait son surnom étrange aux circonstances dans lesquelles on l’avait trouvé. C’était vers la fin de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, en 1697 ou 1698 (on ne savait plus très bien, tant il fallait de temps aux nouvelles du continent pour arriver aux Caraïbes), peu de temps après la prise de Carthagène par l’expédition franco-corsaire du seigneur de Pointis… Celui-ci, autant roublard que bon capitaine (il avait d’ailleurs commencé sa prestigieuse carrière en tant que corsaire, sous Jean Bart et Tourville), s’était radiné au début de l’année à Saint-Domingue, à la tête d’une escadre d’une dizaine de bateaux qui contenaient douze cents soldats de l’armée régulière. Pointis savait que c’était trop peu: pour son atteindre l’objectif qui lui était imparti, il avait absolument besoin de troupes supplétives. L’alliance avec la flibuste seule lui apporterait non seulement l’appui des meilleurs marins et combattants des Caraïbes, mais encore l’effroi que ceux-ci provoquaient éviterait sans doute à son corps expéditionnaire de s’enliser dans un siège coûteux. Contre la participation à l’entreprise, il avait donc promis à l’assemblée des flibustiers une conquête lucrative, puisqu’ils seraient payés selon le code de répartition pirate; de plus, il s’était engagé à ce qu’ils soient associés aux décisions stratégiques.

Le fourbe triomphe et la flibuste enrage

Les flibustiers avaient été engagés dans les plus rudes coups de main, soit la prise des deux forts qui commandaient l’entrée de la rade, puis garnisonnés aux mêmes endroits, tandis que Pointis recueillait le prix de leurs efforts et entrait dans la ville à la tête de ses seuls soldats.

S’associer à la flibuste et la traiter comme la troupe, tel était le stratagème de Pointis

Durant les semaines de négociation qui s’en étaient suivies, les valeureux flibustiers avaient eu toute l’occasion de ruminer leur amertume, qui s’était accrue au moment du partage du butin, puisqu’ils n’avaient évidemment pas été rétribués comme il avait été prévu mais avaient reçu une solde comparable aux hommes de garnison. Au moment de quitter Carthagène, les flibustiers floués avaient fait volte-face, étaient retournés dans la ville et, une seconde fois, l’avaient mise à rançon. Cependant, comme il ne restait plus que quelques plumes à la volaille d’or, la fortune n’avait pas été au rendez-vous: les pirates étaient repartis grugés.

Harassés et mal payés de leurs efforts, les flibustiers s’étaient éparpillés en une multitude de petites formations, tant pour échapper à la poursuite anglo-espagnole qu’à cause de leurs divergences quant à leurs prochains objectifs. La suite fut un désastre, digne de la liquidation des Compagnies d’écorcheurs: tandis que Louis XIV arguait de ce succès pour forcer les Espagnols à signer la paix, les flibustiers, maintenant privés de l’appui royal, tombèrent de Charybde en Scylla. Partout où ils se rendaient, ils trouvaient sur leur chemin populations hostiles, escadres ennemies ou autorités soupçonneuses. Il n’en fallait pas plus pour faire voler en éclat le code d’honneur de la piraterie: chacun voulait réaliser son petit profit et, au bas mot, sauver sa peau. En quelques mois de ce régime, le grand corps de la flibuste française avait été annihilé.

Les Frères de la Flibuste n’avaient pas échappé à ce délitement. Les premières années après la disparition de Grammont avaient encore été lucratives mais Veyrand n’avait pas l’ascendant de Grammont. Il manquait au jeune flibustier le courage physique de son prédécesseur, ainsi que son goût pour l’égalitarisme. Triviers ne cessait de le répéter à son amant: cela déplaisait aux flibustiers. De plus, la chance n’avait pas souri aux audacieux. Deux des navires de la petite troupe avaient disparu corps et biens, et les prises, qui avaient coûté très cher, avaient rapporté fort peu. La plupart des bateaux capturés étaient de lourds vaisseaux, chargés de bétail ou de maïs, difficiles à écouler. Peu à peu, on en vint à reprocher à Veyrand son manque de lucidité, son entêtement et son avarice: il s’acharnait à chasser sur des flots déserts et lorsqu’il revenait mouiller à La Tortue, il n’avait pas le bon goût d’abreuver à l’œil ses équipages déconfits.

Durant toutes ces années, René de Triviers n’avait pas cessé de mettre Veyrand en garde, pointant justement ses maladresses et son manque de hardiesse. Toutefois, la seule erreur que ce dernier avait jamais reconnue, c’était de ne pas avoir caché à ses hommes sa liaison avec Triviers, qui avait nui à son prestige personnel. Une manière déguisée d’insulter son amant et de lui signifier la distance qu’il entendait désormais mettre entre eux, puisque l’homosexualité était courante entre les marins et que ceux-ci se fichaient comme d’une guigne des orientations sexuelles de leurs frères, tant qu’ils restaient eux-mêmes libres de leurs goûts et de leurs pratiques. Veyrand resta donc seul dans sa tour d’ivoire.

Cependant, Veyrand était tout sauf un idiot. Orgueilleux mais pas aveugle, il savait dans son for intérieur reconnaître comme des évidences les vérités que Triviers lui avaient révélées. Lorsque l’affaire de Carthagène s’était présentée, il en avait tout de suite conçu le profit qu’il pourrait en retirer. En plus de la fortune promise par Pointis, cela affermirait son autorité battue en brèche et, peut-être le point le plus important, cela le rapprocherait personnellement des œuvres de la Couronne, puisqu’il songeait déjà à raccrocher…

Veyrand avait donc mis tout son poids dans la balance pour convaincre ses hommes de participer à l’expédition. Chose faite, c’étaient les Frères de la Flibuste qui avaient pris d’assaut le fort de Boca-Chica, initial succès qui avait permis la prise de la ville!

Chauds, chauds, les marrons

À cette aune, on peut se faire une idée de l’amertume des flibustiers de Veyrand lorsqu’ils s’étaient retirés de l’aventure. L’assemblée pirate qui s’était tenue trois jours plus tard avait eu comme conséquence logique que Veyrand s’était vu mis en minorité et bientôt jugé par son équipage: il avait été décidé que lui et cinq de ses hommes restés fidèles seraient marronnés, c’est-à-dire abandonnés seuls, sans armes et sans nourriture sur la terre la plus proche. Sans l’intervention de Triviers, le programme eût été appliqué à la lettre, mais le chirurgien fit valoir que le capitaine et ses cinq fidèles n’avaient commis d’erreur que d’avoir cru un peu plus que les autres aux promesses de Pointis; à ce titre, ils furent autorisés à conserver leurs sabres, leurs fusils et un tonnelet de poudre.

Aussitôt dit, aussitôt fait, une chaloupe avait été mise à l’eau, qui avait débarqué les six hommes sur un littoral inhospitalier. Seul Triviers avait jeté un œil sur le rivage qui s’éloignait, dans sa longue vue, il avait vu Veyrand, le poing en l’air, qui vociférait ses imprécations.

Lorsque René de Triviers revint sur les lieux six mois plus tard, des marrons, seul Veyrand et le nègre Congo étaient encore en vie. Très vite en effet, les six hommes avaient été attaqués par des Indiens du village voisin. Deux d’entre eux avaient été enlevés au cours de la première confrontation: ils avaient fini boulottés au terme d’un grand festin, puisque les indigènes étaient anthropophages. Plutôt que d’attendre l’assaut suivant, Veyrand avait décidé d’attaquer le village. Les quatre survivants avaient tout brûlé sur leur passage. Tous les indiens de la tribu, hommes, femmes et enfants, soit près de soixante personnes, avaient été exterminés au terme d’un coup de main audacieux. Seul un des quatre assaillants avait été occis dans l’aventure.

Lorsqu’ils étaient arrivés dans la dernière case, les trois survivants y avaient trouvé un jeune garçon de cinq ou six ans, atterri là par un mystère resté inexpliqué. Au milieu du tumulte et des incendies, l’enfant était occupé à ronger avidement un restant de carcasse, comme si de rien n’était. «Mafumba, c’est un Mafumba!» s’était écrié en sa langue maternelle le nègre Congo, qui faisait allusion à des fourmis reconnues pour leur voracité, et il avait éclaté de rire avant de prendre l’enfant sous sa protection.

Le cuissot du cuistot

S’il est bien certain que l’attaque du village était une prévention nécessaire pour éviter une fin gastronomique, Veyrand et ses deux acolytes, qu’on appelait Congo et Casamance, ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’il avait été excessif de brûler le village entier. Il n’y avait plus rien à manger et il ne se trouvait aucun indigène pour ramasser quelque pitance sur l’estran ou en lisière de l’épaisse forêt tropicale. Durant quelques temps, les trois hommes et Mafumba se nourrirent de noix de coco, de crabes, de singes hurleurs que Casamance grillait ainsi que des quelques restes qu’ils exhumaient dans le village brûlé mais bientôt, les vivres vinrent à manquer et la famine s’installa. On en fut réduit à sucer des écorces et mâcher des racines, le regard vide, fixé vers l’horizon.

C’est sans doute durant un de ces moments d’attente que Casamance conçut le funeste projet qui lui coûta la vie. Il alla trouver Congo et lui expliqua qu’il fallait se résoudre à sacrifier la vie du plus faible pour sauver celle des plus forts et qu’à ce titre, il fallait tuer Mafumba pour pouvoir le manger. Cette perspective fut insupportable à Congo qui avait en très peu de temps conçu un attachement viscéral, de naturelle paternelle, à son jeune protégé. Du coup, il se leva et fracassa la tête de Casamance.

Toutefois, le soir, autour du feu, tandis que la cuisse de ce dernier chantait encore sur le gril selon le mode dont le repas avait lui-même usé pour les singes, Veyrand, Congo et Mafumba concédèrent que Casamance ne s’était pas trompé sur tout. Veyrand avait donc proposé que le prochain à être mangé serait tiré à la courte paille… Mais il n’eut pas le temps de tricher. Hanté par l’idée qu’il avait abandonné son amant, son ami, son frère, René de Triviers, sitôt qu’il avait rallié La Tortue, avait rassemblé quelques économies, mis sur pied un équipage et était retourné sur les lieux du drame. Il était arrivé juste avant le sinistre tirage au sort. Lui, c’est Mafumba, il est avec Congo. Il est avec nous, ce n’est pas négociable, avait dit Veyrand en montant à bord du brick qu’avait affrété Triviers.

Lequel avait pensé qu’un autre enfant serait bien utile pour distraire Olivier; ils seraient donc deux enfants à bord.

(à suivre)
Dans les chapitres qui suivent, le destin de tous ces personnages connaîtra des rebondissements dont nul mot ne sera divulgué avant l’heure, ceci, aimable lecteur, gentille lectrice, pour t’éviter maints cauchemars.

Le chapitre 19 sera mis en ligne le vendredi 2 octobre 2020

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