Chapitre 19

Il y a des moments particuliers dans la vie, des moments où la tourbe indistincte de ce qui fait nos jours, nos nuits, nos préoccupations, nos désirs, nos espérances, nos rêves et nos actes, semble tout à coup prendre une intention claire et précise, où l’on sent que l’on n’a plus qu’à tendre la main pour cueillir ce qui était à la fois confus mais tellement profond et qui se refusait à nous depuis si longtemps. C’était donc ça et c’est là! Enfin à portée et sous cette forme qui semble un œuf, tant elle est aussi parfaite qu’évidente.

On prend ce miracle pour la récompense de la patience et du calcul, du soin qu’on a pris pour se rapprocher de l’objectif, mais cet alignement des astres est parfois aussi le fruit du hasard, qu’il faut alors forcer, du moins si l’on est un pirate. Ô moralistes, ne venez pas nous rebattre les oreilles avec la vertu et la satisfaction que la poursuite d’un objectif noble apporte aux âmes élevées; ce qui fait notre satisfaction, c’est de goûter à l’objet du désir; il n’y a pas de bonheur supplémentaire dans la vertu (à la grande rigueur une exaltation masochiste, toutefois on a vu très peu de flibustiers portant le cilice).
C’est bien cela. Pour se figurer ce qui l’anime, disons qu’il n’y a pas de moment plus abouti pour lui que celui où, s’apprêtant à tirer, un œil rivé sur l’objectif, l’autre fermé sur l’oblitération de sa pensée, il entame la course molle de la détente: à un moment précis qu’il ne peut se figurer mais qui est proche, le coup va partir, dans un fracas de fortune, un tourbillon de richesses, un nuage de diamants. Bien sûr, il y a loin de l’œil du fusil à la cible. C’est qu’il peut encore s’en passer des choses: un hoquet de la houle, une saute de vent, l’appel d’un camarade. La balle passe à côté, tout est à recommencer; qu’importe, si l’on tire, c’est parce qu’on voit la balle pénétrer les chairs, avant qu’elle ne soit partie. Enfin, on voit… rien de moral ici, pas la moindre prise en compte de cette intolérable piqûre, qui ensanglante et brise une vie: quand on s’appelle Veyrand et qu’on désire la fortune, on ne s’embarrasse pas de principes.

Les principes, ah, c’est du brouet pour les ahuris, cela ne remplace pas la richesse. Lui, Veyrand, il savait: il était né au plus profond de la misère, il en connaissait toutes les secrètes flétrissures, les amertumes, la désespérance. Il s’était juré d’en sortir seul et avait haï ses parents et ses frères et sœurs pour leur résignation paysanne: c’est à croire qu’ils se complaisaient dans les ordures, les famines, les épidémies et l’obéissance obtuse qu’ils avaient envers leurs maîtres et leur dieu. Comme si Dieu était armé d’un fusil!

Le capitaine des dragons

Il avait cherché la fortune toute sa vie et ne l’avait jamais trouvée. Cent fois, il avait cru l’atteindre et elle s’était refusée à lui; la frôler, oui, la posséder, jamais encore. Plutôt que de l’abattre, cela n’avait fait que renforcer sa cupidité.

Veyrand avait quitté son bourg dévasté un jour qu’il avait neuf ans, parce qu’un capitaine d’un régiment de dragons lui avait donné à manger en échange d’une caresse. L’infâme pouvait en faire sa chose, le forcer à se conformer en tout point à son désir, le prostituer à d’autres, au moins ne crevait-il pas de faim. À son service, le soldat lui avait appris à lire, à écrire et, plus important à ses yeux, à compter. Quelques mois plus tard, il avait été perdu au jeu. Par le hasard du jacquet, il était entré au service d’un jésuite, de qui il préparait les tisanes et bassinait la couche, comme de bien entendu. Il acheva son éducation en cajolant le prêtre.

Un ramassis pouilleux d’esclaves épuisés, déjà transbordés à deux reprises en raison d’avaries répétées. La moitié de la marchandise était morte durant le voyage…

Cet apprentissage avait duré cinq années, qui s’étaient conclues par un premier vol et son embarquement comme mousse sur un bateau négrier, parti de La Rochelle. On avait navigué jusqu’aux côtes de Casamance, où l’on avait trouvé la cargaison, un ramassis pouilleux d’esclaves épuisés, déjà transbordée à deux reprises en raison d’avaries répétées. La moitié de la marchandise était morte durant le voyage car le navire s’était trouvé bloqué dans une bonace durant près d’un mois, ce qui avait provoqué une famine à bord. Une des missions du mousse consistait notamment à faire l’inventaire de la cargaison chaque matin, on jetait par dessus bord les morts et les mourants, avec de grands soupirs du capitaine, qui voyait fondre son bénéfice; Veyrand comprenait son dépit, il pensait qu’il était dommage d’en être réduit à abandonner cette fortune au bénéfice des requins.

Mieux vaut être pirate qu’esclave

La traversée s’était achevée à l’approche des Caraïbes, lorsque le piteux bateau avait été attaqué par des pirates hollandais. L’affaire avait été rapide: un abordage hurlant, quelques coups de fusil, le capitaine et quelques hommes qui tombent et puis, presque aussitôt, la reddition de tout l’équipage. Chacun avait eu le choix (la marchandise exceptée, qui fut vendue aux Anglais à la Jamaïque) de rester sur le navire et de rejoindre les forbans. Les autres seraient débarqués à la vue du premier port… Cependant, tout le monde était resté car, tout compte fait, il valait mieux embrasser l’état de pirate que celui d’esclave ou de prisonnier, même temporairement.

Cette bifurcation du destin n’entama en rien la résolution de Veyrand, qui gardait son cap obstinément. Fort de sa formation de mignon, il passa au service de son nouveau capitaine, sûr qu’il pourrait en tirer un bénéfice futur. Il avait à l’époque cousu dans le revers de son pourpoint les trois louis d’or qu’il avait volés au jésuite.

Quand il était seul, il les caressait à travers l’étoffe, comme font les pères émus sur le ventre des femmes enceintes, mais le plus souvent, il se contentait, avec une précision d’usurier, d’en estimer le poids: les quelques dixièmes d’once d’or qu’il portait sur lui accompagnaient tous ses mouvements; il les sentait à chaque pas, à chaque balancement. Lorsqu’il officiait au service de son maître, il ne les perdait pas de vue et se rhabillait sitôt l’affaire finie. L’autre prenait cela pour une coquetterie, il avait tort. Il s’était imaginé que Veyrand l’aimait: cette erreur lui coûta cher puisque sitôt arrivé sur l’île de la Tortue, il reçut, au propre comme au figuré, un inexplicable coup de poignard dans le dos. Il en expira deux jours plus tard.

Libéré de ses obligations, Veyrand garda l’état de pirate. Il se fit engager sur un navire en qualité de matelot. Son statut s’améliora vite, grâce à l’amitié d’un moucheur, qui lui apprit l’art du mousquet. C’était Veyrand qui, durant les abordages, chargeait alternativement les armes de son amant. De la sorte, celui-ci dégommait en double. Loin de la mêlée, Veyrand voyait tomber les capitaines, les maîtres d’équipage, les chefs de pièce avec une satisfaction contenue. Bientôt, il fut assez habile pour tirer à son tour et l’élève dépassa vite le maître. Comme Veyrand avait pour habitude de tirer depuis la hune et qu’il était d’une précision redoutable, il hérita du sobriquet de fauconneau. Sur cette réputation, il n’eut aucun mal à intégrer l’équipage de Grammont.

Sitôt engagé sur l’Isabelle, Veyrand rêva de séduire son nouveau capitaine. Mais Grammont se fichait comme d’une guigne de ses œillades, au grand dépit du jeune homme, qui en conçut une haine farouche à son égard, bien qu’il ne la fît jamais savoir à personne. Tout en Grammont provoquait son dégoût, depuis sa flamboyance jusqu’à la pitié qu’il éprouvait de temps à autre envers ses victimes. Pour ça, on pouvait dire que le godelureau n’avait sans doute jamais eu faim, il en serait revenu de ses grands airs!

Mais comme toujours, il fallait serrer les dents et courber l’échine, cacher ses intentions, faire bonne figure, apprendre… un jour, la fortune viendrait à lui! Il saurait la recevoir comme on accueille un vieil ami de retour de voyage.

La mort du matelot

Veyrand ne se trompait pas et ne dut pas attendre longtemps qu’elle lui fît un signe. Celle-ci lui apparut sous les traits de René de Triviers, vicomte de son état. C’était un jeune homme dégingandé et maladroit, que Grammont avait exhumé d’on ne sait où et qu’il avait bombardé chirurgien. Il ne fallait pas être grand clerc pour se rendre compte que c’était un praticien inexpérimenté. Veyrand en avait donc fort opportunément conclu que, pour une raison ou pour une autre, il avait intérêt à s’en rapprocher. À l’espionner, il ne tarda pas à se rendre compte que Triviers n’était pas attiré par la gent féminine: du pain bénit pour lui. Un jour qu’il le surprit à pleurer la mort d’un matelot, il s’était approché pour le consoler. Il avait plaqué violemment ses lèvres sur les siennes, ainsi qu’une main entreprenante sur son entrejambe. Une demi-heure plus tard, à la faveur d’une cambuse, ils étaient unis par le pêché de chair et Triviers était à lui.

Leur histoire dura près de quinze ans, durant lesquels Triviers, ensorcelé, souffrit du manque de tendresse et d’empathie de son partenaire. Dans l’intervalle, il n’eut jamais la force de le quitter (ni de prendre la mesure exacte de sa duplicité, celle-ci lui étant inconcevable). D’ailleurs, faut-il parler de rupture au terme de ces quinze années? C’était beaucoup dire: disons simplement que lassé des tueries et de l’inconfort, Triviers décida d’en finir et de retourner au pays. Veyrand décida alors que l’inconstant le paierait cher, mais, comme d’habitude, il avait le temps.

Triviers ou Cronfestu, comme il se faisait dorénavant grotesquement appeler, restait sa fidèle marionnette. Lorsqu’il le visitait à Nieuport, malgré les années passées et le ressentiment, l’apothicaire ne résistait jamais longtemps à ses avances. C’était chaque fois la même chose, il suffisait d’attendre: il y avait toujours un moment où le vieil apothicaire accepterait de fourrer son sexe en bouche. En somme, Cronfestu était un faible, soumis aux caprices de ses cœur et corps, et cela lui était une occasion supplémentaire de lui vouer un secret mépris. Par conséquent, il avait commandité son assassinat avec délectation.

Maintenant, Mafumba lui apprenait que le coup n’avait pas porté. Qu’il attende alors, il ne fallait pas effaroucher le pigeon et, tout bien pesé, il pouvait encore être utile. Avec Ninon la Mort dans les parages, Cronfestu reprenait de l’importance: lui seul était capable de calmer cette irréductible peste. Oui, vraiment, c’était une bonne chose que le coup ait raté. Ninon se présentait plus vite que prévu au rendez-vous: grâce à cette baderne de Cronfestu et cet idiot de Lazare, on allait lui servir son fils sur un plateau. À condition qu’elle livre sa carte au trésor, bien sûr. La fortune, enfin, enfin, enfin! Sur son cheval, le vieux Veyrand en frémissait d’aise: après long temps de visée, le moment de tirer était enfin venu.

Dans le chapitre suivant, le coup va-t-il partir? Mais au fait, et Ninon la Mort, pendant ce temps-là, que fait-elle? Où est-elle? Que veut-elle? Quel prix est-elle prête à payer pour son fils disparu mais vivant, elle le sent? Et La Pogne, vous ne pensez tout de même pas qu’il va laisser faire ça!

Le chapitre 20 sera mis en ligne le vendredi 9 octobre 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *