Chapitre 20

Il y avait à quelques lieues de Paris, ou plutôt devrait-on dire à quelques méandres en aval, un fort commun patelin du nom de Chatou. C’était un modeste village de chaumières en torchis, dans lesquelles s’entassait une population aussi malheureuse que misérable; les temps étaient encore durs. Depuis toujours, la Seine coulait à Chatou son cours large et généralement paisible, parsemant au cours de ses crues soudaines les rivages de gravières et de terres propices au maraîchage. En 1650, on avait franchi le fleuve d’un pont, et l’économie s’était accrue grâce à la nouvelle liaison avec la capitale, qui permettait de valoriser le surplus et bientôt même de spéculer un peu et de s’enrichir; on avait aussi commencé à voir des nobles et des bourgeois fortunés qui s’étaient offert l’un ou l’autre rendez-vous de chasse dans les environs, attirés par les forêts environnantes.

Le château de la Garenne était neuf, mais sa structure rappelait les nécessités des siècles perturbés

La dernière en date de ces habitants en quête de quiétude était la très belle et très riche Madame de Jussieu-Fronsac, marquise de son état et accessoirement châtelaine de Montmaur, seigneurie aux portes de la Provence. Les affaires de Madame la Marquise l’appelant à Paris quatre à cinq mois par an, elle avait résolu de se faire construire ni trop près ni trop loin de la capitale et de Versailles une habitation digne de son rang et n’avait pas lésiné sur la dépense. Madame la Marquise ne cherchait pas à dissimuler l’opulence que sa fortune lui permettait.

Un nain juché sur des épaules de géant

Elle commença par ceinturer sa propriété d’un mur de briques plus haut qu’un homme de grande taille portant un nain sur les épaules. Le portail, fait d’une lourde grille en fer forgé, ouvrait sur un immense courtil, aux espaces étonnamment découpés selon un schéma concentrique. Il y avait d’abord, sur tout le pourtour intérieur et sur une largeur de quinze toises, des plates-bandes qui constituait un immense potager. Puis, un espace de verger ceinturé d’une double rangée de haies épineuses. Ensuite venait un espace boisé, au milieu duquel, comme planté au milieu d’une clairière, s’élevait la demeure de Madame la Marquise.

Cette demeure s’appelait le château de la Garenne. Le château était neuf, mais sa structure rappelait les nécessités des siècles perturbés. Il était construit sur un soubassement plein, qui le plaçait d’emblée à six pieds du sol. On y accédait par une seule porte, une grande poterne carrossable qui donnait accès à la cour d’entrée. Ce bâtiment était fendu en son milieu d’une grille verticale qui pouvait à tout moment en barrer l’accès. On pénétrait alors dans l’espace que Jussieu-Fronsac appelait à proprement parler la garenne, un vaste terrain dégagé qui semblait aspiré par la convergence des chemins rectilignes qui menaient vers la façade intérieure du château.

Cette façade, faites de briques rouges et de pierre de taille, comme il était commun dans les environs, était disposée en deux niveaux. Le premier, dévolu à la vie sociale, présentait quatre hautes portes-fenêtres et, au centre, la porte d’honneur. L’invité y entrait dans une vaste salle d’apparat, qui traversait le bâtiment de part en part et qui pouvait contenir, disait-on, deux cents personnes les soirs de fête. Les murs étaient d’une blancheur éclatante, rehaussée par le dessin des moulures en stuc, plaqués à la feuille d’or.

Tout va très bien

Madame la Marquise était jeune et riche; elle ne manquait pas de prétendants; on se pressait à son appel, lorsqu’elle daignait ouvrir les grilles de son domaine. C’était quelques heures de froufrous étourdissants, de buffets somptueux, de sorbets délicats confectionnés avec les fruits du jardin (principalement des fraises et des framboises), de bons vins que l’on buvait en écoutant des bourrées éperdues.

Quelle excitation! Tout Paris se pose cette question: quel était le déguisement de la Marquise, lors de la dernière fête? Son préféré? Un masque de carton noir, semblant une tête de mort, qu’elle porte sous un tricorne à large bords, embelli de quatre grandes plumes d’autruche teintes en rouge. Quelle divine excitation: personne ne pouvait jamais être assuré qu’il s’agissait précisément de la marquise car quatre créatures absolument semblables à elle déambulaient tout le long de la réception. Les belles mystérieuses n’étaient pas moins enjôleuses pour autant. On cherchait des secrets, on en était tout émoustillé. À l’aube, les lampions s’éteignaient. Affalé dans son carrosse, chacun rentrait chez lui, contenant un haut-le-cœur à chaque cahot de la route. Que maudits soient les patachons et les traîtres punchs, vous avez gâté les coussins du carrosse! À la garenne, Madame la Marquise restait seule avec sa laborieuse domesticité. Elle donnait des ordres clairs et précis. Quelques minutes plus tard, sortant des bâtiments d’aile, une armée de petites mains aurait tout rangé et nettoyé.

Dans l’intervalle, nous avons suivi Madame de Jussieu-Fronsac dans ses appartements. Elle nous précède dans l’escalier, ce qui nous permet de la contempler avec toute l’impudeur nécessaire à l’examen détaillé. Vertudieu, c’est une jolie poupée, la marquise; l’escalier est bien… grand… en fait on s’en fout: on est rivé à la silhouette dansante de Madame de Jussieu-Fronsac, châtelaine de Montmaur. On a beau dire, dans dix marches, nous serons dans le secret de ses appartements, et ça fait quelque chose.

Mais non. Monter, il n’en était pas question. Il aurait déjà fallu trouver les escaliers dérobés, dissimulés dans les boiseries des salons latéraux… Pour ses commodités amoureuses, la Marquise avait simplement fait aménager un petit salon privé attenant à la grande salle d’apparat. Elle s’y éclipsait de temps à autre au cours de la soirée.

Il se disait que Madame la Marquise aimait la compagnie des hommes, cependant il ne s’en trouvait guère pour se vanter d’une bonne fortune. Les fanfarons semblaient frappés d’un sort funeste. Les silencieux restaient taciturnes. Plus que beaucoup d’autres, la belle marquise avait depuis longtemps compris que son succès mondain reposait sur le mystère qu’elle incarnait, et elle en jouait avec beaucoup de malice. On lui prêtait des bons mots, des réparties piquantes: en vérité, elle parlait peu. Et si d’aventure, elle cédait aux avances d’un amant discret, elle ne lui donnait jamais le loisir d’admirer le tatouage en forme de tête de mort qu’elle portait sous le sein gauche: Madame de Jussieu-Fronsac avait ses coquetteries.

Les appartements de la marquise étaient constitués de quatre grandes pièces en enfilade, chacune d’entre elle étant séparée de l’autre par un petit salon. La première pièce était une salle de réunion, dans laquelle trônait une grande table ronde et une dizaine de fauteuils; la seconde était une bibliothèque, aux murs lambrissés; la troisième était une salle d’armes; enfin la quatrième constituait la chambre à coucher de la marquise, flanqué de deux petits appartements attenants. L’un de ces deux appartements était d’ordinaire occupé par l’homme qui, jour et nuit, s’attachait à son service. C’était un géant patibulaire, aux mains démesurées, qui partageait son temps entre la culture des légumes potagers et sa charge de garde du corps; depuis deux jours, la marquise en attendait des nouvelles.

La Pogne vient d’arriver

Et donc, la voilà qui, ouvrant un placard, débouche sur un escalier qui monte dans les combles. Après quelques espaces vides, on arrive dans le pigeonnier, dont on entend le ronflement. Madame la Marquise de Jussieu-Fronsac salue un homme qui est occupé à nettoyer des cages; elle demande s’il y a du nouveau, le type répond que non. La marquise est inquiète: voici deux semaines qu’elle est sans nouvelle de La Pogne. Il a deux jours de retard sur ses prévisions. Depuis qu’elle a réceptionné le rendez-vous de Veyrand, Christine de Jussieu-Fronsac s’est reprise à espérer. Son fils est vivant! Elle le sent, son instinct de mère ne peut pas se tromper! Elle l’a toujours su! Elle le veut! Il ne peut en être autrement: que sa volonté soit faire!

Elle redescend dans ses appartements, se glisse dans la sorte d’alcôve qui est fait par un renfoncement dans le mur. Elle s’assoupit quelques minutes sur le lit. Quelqu’un vient frapper et dans un demi-sommeil, elle entend qu’on lui dit: “La Pogne vient d’arriver, boss, j’ai pensé que ça vous intéresserait de l’entendre”.

Christine de Jussieu-Fronsac, aussitôt réveillée, se lève, redresse son juste-au-corps et descend incontinent là où elle est certaine de retrouver La Pogne: dans les cuisines du château. Le dialogue suivant s’établit:

NINON: Donc, il attendait Veyrand.

LA POGNE: Je vous l’affirme, boss!

NINON: Veyrand ne ment pas. J’aurais dû y retourner, c’était évident. Palsambleu! Cronfestu! Cronfestu…

LA POGNE: J’ai failli en mourir, et il n’y avait pas d’enfant trouvé à Nieuport. Cronfestu était seul, je suis formel! C’est autre chose.

NINON: Bast, c’est égal, l’heure n’est pas aux conjectures. Veyrand nous fixe rendez-vous à La Haye. Mais à combien s’établit notre retard?

LA POGNE: Il m’a fallu deux journées à bride abattue depuis mon départ d’Ostende. Mais ils ne cheminent pas vite, nous les aurons rattrapés dans les cinq jours.

NINON: Non. Je ne veux prendre aucun risque. Nous allons scrupuleusement suivre les instructions du coquin. Et nous allons lui donner ce qu’il veut. Fais recopier la carte, je l’ai posée sur la table de la salle du conseil. Et après va te reposer, nous partons dans cinq heures. Qu’on avertisse les relais du nord!

LA POGNE: Entendu, boss, je finis de souper et je m’y mets!

NINON: J’ai bien peur qu’il te faille encore abandonner tes laitues et tes framboises quelques longs mois. Nous récupérons Olivier et nous retournons à Montmaur sur le champ.

LA POGNE: Je vais donner les instructions, boss.

NINON: Je n’en doute pas. La chasse est relancée. Je cours m’habiller!

(à suivre)
Dans le chapitre suivant, eh bien, la suite suivra, c’est le cas de le dire, puisque Ninon et La Pogne veulent non seulement suivre l’injonction du rendez-vous de Marius Veyrand, mais aussi ce sage conseil pour éviter les avanies: méfiance et prudence sont les mamelles du destin heureux.

Le chapitre 21 sera mis en ligne le vendredi 16 octobre 2020

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