Chapitre 21

Il y a dans les Indes Occidentales une île enchanteresse, aux collines rabotées par une végétation touffue; ces reliefs sont appelés les mornes et cette île, jadis nommée Hispaniola, se nomme à présent Saint-Domingue.

Le Grand Morne se trouvait à proximité de Petit Goâve, une bourgade érigée en colonie en 1663 par les Français, qui en avaient fait le siège de leur administration. Le Grand Morne était une haute colline giboyeuse, depuis laquelle on pouvait contempler la mer ou plus prosaïquement guetter l’arrivée d’une proie espagnole. Alors on redescendait quatre à quatre, on prévenait les copains et on se mettait en chasse. Dans d’autres circonstances, on y traquait sans pitié la viande à boucaner ou l’esclave en fuite. En effet, depuis le développement de la colonie et l’essor du commerce international, la main d’œuvre était rare, or sans main d’œuvre, comment cultiver le tabac et le sucre? comment aurait-on pu satisfaire la demande des salons européens?

Malgré l’adoption du Code Noir, fort opportunément rédigé par Colbert pour limiter les exactions exercées contre le prolétariat servile, il se trouvait encore quelques esclaves assez rétifs pour préférer la liberté au confort de leurs cases, la faim au délice que représentait leur brouet, la sauvagerie aux bienfaits de la civilisation. Sous peine de fumer du mauvais tabac ou de boire son chocolat trop amer, il fallait éviter que leur exemple ne fût suivi par le plus grand nombre; de la sorte, on coupait l’oreille à la première fuite, on tranchait le jarret à la récidive, enfin, si l’essorillé boiteux clopinait encore vers la brousse, indifférent aux appels du bon sens, on était en droit de le pendre.

Il était aussi permis de l’occire là-haut, car c’était plus commode de ramener un cadavre qu’un prisonnier qui traînait la patte mais dans ce cas précis, il fallait une commission délivrée par le Gouverneur de sa Majesté. C’était un rare privilège qui n’était accordé qu’aux meilleurs tireurs, et encore fallait-il qu’ils fussent biens en cour.

Il était aussi permis de l’occire là-haut, car c’était plus commode de ramener un cadavre qu’un prisonnier qui traînait la patte

– Congo, quelle heureuse surprise! Puis-je savoir ce que tu fabriques avec cette pelle en main? Que voilà une étrange préoccupation pour un nègre en fuite…
– Je ne suis pas en fuite. Je suis un homme lib’ et j’ai loisi’ d’aller où bon me semble!
– En un sens, je ne peux te donner tort. Grammont t’a affranchi… mais voilà dix ans qu’il n’a plus donné signe de vie et les gens sont de peu de mémoire. Il faut se rendre à l’évidence: la couleur de ta peau atteste de ton statut… Il y a des gens qui disent que tu es un esclave. Des gens sont à ta recherche… Je les ai précédés pour te prévenir.

Un bien curieux parchemin

L’homme armé de son fusil marqua un temps d’arrêt avant de reprendre, patelin:

– Mais ces considérations sont hors de propos. Je ne suis pas d’avis que la condition d’esclave soit irrémédiable et je t’apprécie. Toutefois, il me semble que je t’ai posé une question, n’est-ce-pas? Or toute question a sa réponse, pas vrai? Nous avons tant fait ensemble, nous sommes un peu amis, non? Et si je ne m’abuse, tu comptes parmi ceux qui m’ont valu d’entrer dans la confrérie de la Flibuste…

Congo posa sa pelle et se redressa. Il jeta un œil aux alentours. Depuis combien de temps Veyrand l’observait-il? Il fallait sans doute gagner du temps, obtempérer.

– Montre-moi le parchemin, Congo.

– Quel pa’chemin monseigneu’? Je n’ai pas de pa’chemin…

– Allons, je pourrais me fâcher, te menacer de mort… je n’en fais rien. Je suis là pour t’aider, même si c’est moi qui tiens le fusil, à ce qu’il semble.

Congo tira de sa culotte élimée un vieux bout de papier poisseux.

– Ah voilà, tu es intelligent, Congo, n’est-ce-pas?

– C’est le frè’e géné’al qui me l’a donné! Ce papier est ma p’op’iété, je l’ai ‘eçu des mains du frè’e géné’al.

– Montre-moi ce parchemin, Congo, nous l’allons examiner.

Congo tendit le bras. Veyrand s’empara du texte et déchiffra péniblement:

Prime du triangle gravir le grand morne
Creuser des tombes Sinistres À répéter mort De l’amour
Ad libitum restent Prime et Carte

Un séjour en Floride

Comme souvent, Grammont avait opté pour l’audace. Le village désert ne payant pas de mine. Les pirates étaient partis à l’assaut comme à l’exercice, avec des grâces de danseurs sans orchestre, avançant à pas furtifs et précis. Ils n’avaient pas pensé qu’une douzaine de soldats aguerris et résolus les attendaient dans le seul bâtiment en pierre. La salve en avait fait tomber cinq du premier coup.

Grammont avait gueulé. « Nom de Dieu, c’est une embuscade. On tire d’en face, protégez les flancs! » Mais les rangs flottaient; il y en avait, dans la cinquantaine de forbans débarqués, qui ne pensaient déjà plus qu’à une chose: déguerpir le plus vite possible et rejoindre le navire. « C’est un piège! hurlait Grammont. On se retranche et on fait le carré, les moucheurs au milieu! »

Puis les Espagnols étaient sortis de leurs cachettes. Grammont pensa à Hannibal. C’était la tactique de Cannes, sans doute, qui avait inspiré les hidalgos: de chaque côté de la colonne flibustière, cinq cavaliers se préparaient à la charge. Coup d’estoc d’abord, puis coup de taille ensuite: ils étaient encerclés. « Apprêtez-vous à les repousser, ils ne sont pas nombreux. Ce sont des hidalgos, ils ne vont pas attendre les mousquetaires, ces Espagnols sont trop fiers pour être de bons combattants! » Les voilà qui se mettent à la charge. « Restez ici, nom de Dieu! » Mais rien à faire: un petit groupe de six forbans apeurés se carapate à vive allure; les Espagnols donnent la chasse; les fuyards jettent leurs armes, courent éperdus droit devant eux, vers le bateau; ils sont sabrés par les cavaliers; pour toujours affalés sur le littoral de Floride. « Les imbéciles! dit Grammont. On reste groupés et on tire sur mon ordre! »

Frères fondateurs

Ah vraiment, cela avait été une rude affaire! Les pirates tiraillaient sans beaucoup d’effet sur les cavaliers. Durant ce temps, des Espagnols embusqués les prenaient pour cible. « Nous sommes à découvert, avait dit Grammont, il faut rejoindre la lisière plutôt que la plage, le chemin est bloqué! Tenez les rangs! »
Dans l’intervalle, quatre hommes étaient encore tués, d’autres blessés.

Maintenant, c’est chacun pour soi. « Rendez-vous au navire, où vous serez sous la protection de nos canons. J’attendrai ici jusqu’au lever du soleil… Nous allons donner de l’occupation aux Espagnols, parole de Grammont! Je veux mes six hommes avec moi! »

Sortirent du rang Jean de Bordeaux, François de Nantes, Laurent le gars du Canigou, Pierre le Normand, Joël de la Charente et Congo, qui formaient depuis toujours la garde rapprochée de Grammont. Compagnons des premiers jours et de tous les mauvais coups, les sept hommes s’estimaient pareillement, au point qu’ils avaient formé une fraternité secrète et qu’ils eussent préféré périr que de voir tomber leurs camarades. Ils aimaient à l’occasion vider un dernier verre discrètement à l’exclusion masquée des autres et parlaient chacun de leur pays avec un vague regret qui un instant, leur poignait le cœur; qui eût pensé que ces durs-à-cuire étaient sensibles à la nostalgie. Mais au réveil ils étaient redevenus ce qu’ils étaient: de redoutables combattants.

Pourtant, malgré leur vaillance, leur courage et leurs aptitudes au combat rapproché, cette fois il n’en revint que deux. Laurent fut frappé d’une balle en plein front, François fut occis d’un coup de sabre peu après, Joël tomba lors de l’assaut suivant, puis ce fut Pierre le Normand qui fut touché au genou droit, ainsi que Grammont blessé à la cuisse. Comme le soir tombait, on prit parti de se replier. Congo emmena Grammont sur son dos et Jean fit de même de Pierrot; on ne sait pas ce qu’il advint de ces deux derniers hommes: il y eut des coups de feu, Grammont voulait que Congo fît demi-tour, celui-ci refusa.

Grammont manqua de peu de mourir des suites de sa blessure infectée. Alité, fiévreux, pressentant la fin, il fit appeler son ami. « Congo, je veux voir Congo, seul! »

Les deux hommes parlèrent longtemps. Lorsqu’il sortit de la cabine, Congo en larmes serrait dans sa poche un petit parchemin.

Morne pioche

– Je te crois, Congo, je te crois. Tu peux continuer à creuser… je te garantis un juste et équitable partage.

L’homme reprit son ouvrage, creusant sans cesse une terre rouge, presque pulvérulente. Veyrand restait au-dessus du trou. Bientôt, une longue boîte de bois apparut. C’était un cercueil; on le sortit à grand effort; il était occupé par le corps momifié d’une jeune femme qui avait dû être abondamment pleurée; des fleurs desséchées, un bijou en forme de cœur en pectoral; mais de trésor, point.

– C’était un leurre dit Veyrand, c’était bien trop facile. Et il fallait une grosse bête pour y croire! Peste!

Veyrand, sentant la colère l’envahir, relit le parchemin. Le Grand Morne, la tombe, l’amour: tout y était. Mais comment interpréter Ad libitum restent prime et carte? Il devait y avoir autre chose. Et ce Triangle?

– Ce parchemin ne nous donne pas tous les éléments. Si j’y songe, il y a un bizarre triangle gravé sur le fronton de la chapelle de Petit-Goâve. C’est là que doit se trouver la carte! Nous ne cherchons tout simplement pas au bon endroit!

En attendant Congo

– Non, Congo, tu ne feras pas dix pas en ville. Voici ce que je te propose. Tu me laisses le parchemin, je l’étudie au calme, je trouve la clef – peut-être à la Chapelle – et nous nous retrouvons ici à la prochaine lune, d’accord?
– J’imagine que je n’ai pas le choix.
– Fais-moi confiance, Congo, si j’avais voulu te tuer ou te voler le parchemin, j’aurais eu cent fois l’occasion de le faire, non? Nous sommes frères, je te le rappelle… Prends mon viatique, tu y trouveras de quoi t’alimenter durant les quelques jours qui te restent à m’attendre, mon pistolet et mon sabre. Prends, nom de Dieu! Maintenant, fous le camp dans la forêt, je te dis qu’il y a des hommes à tes trousses!

Congo prit le pistolet, le passa dans sa large ceinture d’étoffe, puis il jeta le sac de provisions sur son dos et s’empara du pistolet. Il prit la direction de la lisière sans se retourner.

Lorsqu’il fut à trente pas, Veyrand épaula et fit feu.

Le vaillant Congo mourut d’une tache rouge apparue dans son dos, pas même surpris de son funeste destin. Veyrand attendit quelques minutes puis, comme il était bien sûr qu’il ne bougerait plus, il se rapprocha du cadavre, lui donna un coup de bottes dans les testicules. Il n’y eut aucune réaction. Il s’assit près du corps et attendit qu’on vînt, en raison du coup de feu. Un beau coup de fusil, vraiment.

(à suivre)
La semaine prochaine, retour au présent, si l’on peut dire. Nous serons sur le chemin de La Haye, avec cette épineuse et taraudante question au bord des lèvres: mais qu’ont fait Lazare et Antoon pour mériter pareille destinée?

Le chapitre 22 sera mis en ligne le vendredi 23 octobre 2020


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