Chapitre 22

– Moi, dit le premier, je rentre au pays, je prends femme et je regarde pousser les légumes. Je n’ai pas peur de voir passer les saisons, la Touraine est le plus beau pays du monde.

– Moi, répondit le second, ce n’est pas que cela ne m’intéresse pas, mais à tout prendre, je préfère voir grandir mes enfants que pousser des choux. J’aime ma bonne ville de Paris et il y fait toujours moins faim qu’ailleurs! J’ai bientôt trente-cinq ans, il me tarde de finir mon temps de service. Et ce sera le diable si je ne trouve pas une femelle qui veuille des marmousets, nous ouvrirons une boutique!

– Moi, surenchérit le troisième, j’ai d’autres projets. Figurez-vous que…

– Il suffit, les hommes! coupa sèchement Veyrand, le moment n’est pas à jacasser. Nous avons une mission. Il est l’heure de vous l’expliquer et de distribuer les rôles impartis à chacun. Nous allons nous arrêter ici. Nous nous sécherons tandis que je vous expliquerai ce que le Roi attend de nous.

Veyrand désigna un vieux moulin aux ailes immobiles qui semblait abandonné; les quatre hommes descendirent de cheval, attachèrent les bêtes et s’occupèrent d’allumer un feu. Quelques minutes plus tard, assis autour du feu, Veyrand entama le conciliabule; des reflets de flammes orangées dansaient dans ses yeux noirs.

On avait fait appel à eux pour faire vite et bien, c’est-à-dire sans faire de mal à quiconque. Il s’agissait donc de s’emparer de l’enfant et de le ramener au moulin.

La mission était simple: il s’agissait de s’emparer de l’enfant. Spécialistes des coups tordus, les gendarmes du Roi étaient habitués à ne pas poser de question et prirent comme un hommage à leur professionnalisme que le brigadier Veyrand leur précise deux détails d’importance: l’enfant était l’héritier désigné d’un célèbre camisard, dont on craignait que la simple apparition pût embraser à nouveau les terres rebelles du Midi; enfin le Roi ne voulait en aucun cas que l’affaire fît le moindre bruit: il n’était pas question de liquider les convoyeurs en terre étrangère. On avait fait appel à eux pour faire vite et bien, c’est-à-dire sans faire de mal à quiconque. Il s’agissait donc de s’emparer de l’enfant et de le ramener au moulin.

Une clef dans le dos

Tout se passa très vite: alors qu’il s’était levé à l’aube pour aller pisser, Lazare crut entendre un bruit derrière lui; il n’eut pas le temps de se retourner qu’il sentit une main gantée se poser sur sa bouche; dans le même temps, une deuxième main lui avait saisi le poignet, l’avait ramené derrière son dos et l’avait violemment tordu; transpercé par la douleur, Lazare avait obéi à la clef et s’était mis à genoux; il avait ensuite été prestement bâillonné et ligoté; Cronfestu et Mafumba, endormis, avait subi le même sort.

À la lueur de la torche que portait l’un des trois hommes masqués, Lazare vit qu’ils s’approchaient d’Antoon et que l’un d’eux s’en emparait. Dans un demi-sommeil, l’enfant laissa percevoir un petit cri d’animal et ouvrit les yeux. Il se mit à hurler illico. “Tais-toi, petit beuglard, grogna l’homme qui le tenait dans ses bras, ce n’est pas le moment!” Mais l’enfant se débattait déjà. “On va l’attacher et puis nous filerons”, dit un des trois hommes. Ce fut bientôt chose faite. “À cheval! Et vivement!”

Les trois hommes enfourchèrent leurs montures et prirent le grand galop, Antoon, secoué et terrifié, vomissant de la bile sur la robe pie du cheval de son ravisseur. Tout en se tortillant, Lazare eut le temps de les voir s’éloigner, dans la pâle clarté que l’aube prodiguait chichement. Au loin, on apercevait les toitures pointues d’une ville endormie, comme peintes en noir sur un fond rose et pourpre. Bientôt, il ferait tout à fait jour.

Il fallut peu de temps à Lazare pour se débarrasser des liens qui l’entravaient. Il libéra aussitôt Cronfestu et Mafumba.

– C’est… c’est atroce: ils ont enlevé mon petit Toine! hoqueta-t-il, tandis que les deux autres massaient leurs poignets engourdis.

– Étrange, fit Cronfestu, ils ne nous ont rien volé…

– Rien volé, se révolta Lazare, et mon fils, ce n’est rien, sans doute?

– Ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit l’autre; je trouve qu’il est étrange d’être attaqué de la sorte, nuitamment, sans être molesté, délesté de nos bourses ou avoir la gorge tranchée. Il me semble que nous n’avons pas eu affaire à des bandits de grand chemin. Ils en voulaient à l’enfant, cela me semble une certitude, mais pourquoi?

– Ils ont pris la direction de la ville! Il faut les rattraper!

Silencieux comme à son habitude, Mafumba s’était éloigné des deux hommes. Il suivait sur le sol l’empreinte des sabots laissés dans la terre. Il rejoignit ses comparses et leur déclara que les trois hommes n’étaient pas, contre toute attente, partis en direction de la cité mais qu’ils semblaient plutôt avoir pris le chemin inverse.

– Allons-y, dit Lazare!

Sur ces mots, il entreprit de grimper sur sa monture.

L’homme qui murmurait à l’oreille du cheval

Hélas, l’homme était toujours aussi mauvais cavalier et le cheval bougeait sans cesse. Lazare s’y prit et reprit en vain durant quelques minutes sous le regard navré de Cronfestu et indifférent de Mafumba. “Maudite carne!” dit-il en tremblant légèrement, “maudite carne!” Il leva sa badine et frappa violemment l’animal. La pauvre bête poussa un hennissement de douleur et fit quelques pas en arrière. Cronfestu mit pied à terre, s’approcha du cheval et lui caressa l’encolure, en lui prodiguant des mots apaisants. Puis, se tournant vers Lazare, il lui dit: “Cher ami, je comprends votre trouble et votre impatience, mais la brutalité ne vous sera d’aucun secours. Cette pauvre bête n’est responsable ni de votre maladresse ni de votre malheur. Reprenez vos esprits: si notre cher Antoine était en danger de mort, les malandrins n’eussent pas pris le soin de nous l’enlever vivant. Je suis d’avis qu’il faut repartir dans la direction que nous indique Mafumba mais rien ne sert de courir comme des dératés. Quelque chose me dit que nous ne tarderons pas à nous voir proposer une rançon contre sa restitution.”

Lorsqu’ils arrivèrent en vue du vieux moulin, Lazare, Cronfestu et Mafumba aperçurent presque aussitôt des ravisseurs leurs chevaux, attachés au tronc d’un jeune peuplier.

– Ce sont eux! cria Lazare!

– Il ne faut rien brusquer, dit Cronfestu. Annonçons notre présence. Je vais tirer un coup de feu en l’air, cela les fera sûrement sortir.

Cronfestu tira un pistolet de ses fontes, le chargea et tira en direction du ciel. Rien ne bougea dans le moulin. Les trois hommes s’approchèrent.

– Y a-t-il quelqu’un? hasarda Cronfestu.

Raides comme des gendarmes

Les trois hommes étaient maintenant à quelques pas du bâtiment. N’y tenant plus, Lazare, qui était descendu de cheval, entreprit d’en faire le tour afin d’y trouver quelque fenêtre, l’épée à la main. C’est presque par hasard qu’il buta à moitié sur un étrange amoncellement, comme si des corps avaient été dissimulés sous une large couverture. Du bout de son arme, Lazare souleva l’étoffe. À n’en pas douter, c’étaient les ravisseurs de son fils qui gisaient en dessous, les yeux grands ouverts sur le néant, aussi raides et froids que trois cadavres pouvaient l’être. Lazare réprima mal un geste d’effroi. Cependant, il ne prit pas le temps de prévenir ses compagnons. Il avait enfin trouvé ce qu’il cherchait: une petite fenêtre.

Il se glissa jusqu’à l’embrasure et jeta un œil rapide à l’intérieur. Il vit d’abord un homme qui lui tournait le dos. Face à lui, un enfant avalait un bol de soupe. L’enfant posa sa gamelle et regarda vers la fenêtre. “Papa!” hurla-t-il en apercevant Lazare.

(à suivre)
Sur ces émouvantes retrouvailles, dont le plus naïf des êtres se doute qu’elles ne sont qu’un instant de joie dans un monde cruel et vénal, il y a encore beaucoup à dire et à vivre (enfin, si le mot est approprié). Rendez-vous dans les polders.

Le chapitre 23 sera mis en ligne vendredi 30 octobre 2020

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