Chapitre 23

Trois jours tard, nos comparses atteignirent La Haye sans autre incident. C’était une ville de taille moyenne, ce qui signifie qu’elle comptait quelques dizaines de milliers d’habitants, dont l’austérité n’était qu’apparente. Dans le lent développement économique du monde moderne, les Pays-Bas avaient pris une longueur d’avance et s’étaient transformés en un entrepôt d’abord, en une fabrique ensuite. Les matières premières arrivaient de partout, légalement ou pas. Il s’en produirait du sucre candi, du tabac à priser, des savons et des huiles. Les affaires marchaient du tonnerre. La spéculation roulait grand train. Tout était bon pour faire farine au moulin, c’est-à-dire florin au coffre, de l’oignon de tulipe aux roues de fromage, des épices rares aux étoffes exotiques.

À La Haye comme partout ailleurs dans la gigantesque manufacture qu’était devenue la première nation urbaine au monde, il se livrait donc derrière les sobres rangées de maisons marchandes une féroce compétition de nouveaux riches, dont certains étaient des entrepreneurs géniaux qui faisaient feu de tout bois pour lancer un commerce ou financer une entreprise. La société était jeune et ouverte d’esprit; il fallait être riche et protestant pour être du beau monde, et non pas aristocrate.

Merci, Louis

Les huguenots français étaient arrivés là par la grâce de Sa Majesté Louis XIV. En effet, le bon souverain avait en l’an de grâce 1685 trouvé opportun de s’aliéner la dixième partie de son peuple soumis, en déclarant que les protestants n’en faisaient plus partie et en révoquant à Fontainebleau l’édit irrévocable de son grand-père, pris lui à Nantes en 1598. Seuls les idolâtres du Roi Soleil cherchent à l’excuser en avançant qu’il avait été mal conseillé et qu’on lui avait assuré que des tenants de la RPR, il n’y en avait pour ainsi dire plus. Déjà agacé par le jansénisme, le dévot vieillissant – il allait encore survivre 30 ans et mourir immondément d’une gangrène dorée: le diable existerait-il? – aimait surtout que l’univers se pliât à ses caprices et souhaits.

Comme à certains endroits, cette décision absurde faisait quand même de grands trous dans la carte de peuplement du territoire, il fallut ramener dans ce désert, après conversion, de quoi les remplumer. Voici comment l’on procéda: les soldats du roi investissaient un village et prenaient leurs quartiers chez les habitants qui n’existaient plus. Étant donné que les habitants qui n’existaient plus n’avaient forcément plus que le droit de se convertir, les soudards s’adonnaient à l’insulte, aux coups, au vol, au viol, au meurtre. Ils continuaient, à croire qu’ils y prenaient plaisir, jusqu’à ce que l’habitant qui n’existait plus signe un papier de conversion. Ensuite venait le premier miracle de la Croix catholique: la résurrection de l’habitant. Il devenait alors un nouvel habitant tout bien nettoyé, il disait merci et congédiait ses hôtes; lesquels s’en allaient vers la bourgade voisine.

L’entreprise fut un succès total: partout où les hordes passèrent (les soldats ne s’aventuraient pas dans les campagnes reculées, l’hérésie y prospéra encore) le protestantisme fut officiellement extirpé. Il fallait choisir entre le cercueil et le crucifix: lugubre alternative. Le seul hic consista en l’extrême lenteur de la procession des troupes, qui permit aux plus riches, aux plus vaillants et aux plus résolus de décaniller juste à temps. (Comme à la louche moyenne, cela avoisine tout de même le demi-million d’exilés, on peut légitimement se demander si le danseur mondain avait bien envisagé toutes les conséquences de la gavotte que son bon plaisir avait engendrée.)

Et sur l’autre entrée, on pouvait lire « Je suis la lumière de la vie »

Or une partie de ces fuyards avait accosté à La Haye, où ils furent accueillis par une communauté formée par des Wallons qui avaient gardé dans l’exil leur langue de culture et avaient créé un grand nombre de lieux du culte, généralement appelées églises wallonnes. Car les Wallons avaient connu le même sort funeste que leurs coreligionnaires français, mais un siècle auparavant, lors de l’explosion des Dix-Sept Provinces qui allait mener à l’indépendance des Pays-Bas. Pour dire comme ils avaient eu chaud aux fesses, les Wallons avaient quitté en courant le petit Namur et les bords fleuris de la Meuse – pays vert et bleu, terroirs fruitiers, vignes sur les coteaux, patois chantant – pour rejoindre les brumes froides des bords de la Mer du Nord (ceci est écrit afin que le lecteur puisse se figurer l’extrême résolution des hérétiques plutôt que se gausser d’une éventuelle plaisanterie sur la lenteur namuroise).
Ce même destin unit rapidement les deux communautés, qui fusionnèrent dans la prospérité et formèrent pour un siècle et demi une petite société opulente et généreuse, car il y avait toujours un couvert de mis au cas où un coreligionnaire en fuite demanderait l’asile, toujours un secours à espérer.

Fonds secrets

La demeure de Veyrand se trouvait au milieu du quartier wallon, dans une petite impasse qui donnait sur une petite place carrée, aux maisons identiques. L’immeuble venait à peine d’avoir été rénovée: durant des années, le paisible pirate avait noué les cordons de sa bourse mais la provende royale avait fini par lui valoir la grâce de voir les travaux de restauration financés par les services secrets (qu’on n’appelait que Le Secret), très intéressés par l’opinion française de l’étranger, comme le lecteur ou la lectrice fidèle l’a déjà lu.

On l’a dit, la maison se trouvait au cul d’une petite impasse, sans autre entrée qu’une petite porte cloutée pourvue d’un vasistas grillagé, mais la demeure offrait à Veyrand tous les avantages de la discrétion sans ses inconvénients. Car la maison avait été sertie dans le quartier d’habitations: l’immeuble biscornu qu’elle formait était comme englué dans la masse donnant sur la rue principale, comme si un cancer de briques avait mangé les jardins et était venu se plaquer sur la façade arrière et les côtés; l’immeuble était ainsi formé d’une toute petite maison, que Veyrand occupait ostensiblement et, derrière, d’une partie formée par d’anciens entrepôts pourvus de verrières, qui permettaient d’observer à la dérobée.

“Vous y serez en sécurité, je vous l’affirme!” finit Veyrand, qui avait pris un grand plaisir à décrire la ville et son habitation à ses auditeurs. Il fit un petit signe à Antoon, qui le lui rendit avec un grand sourire. “Vous voyez comme il me sourit, vous voyez?” avait-il répété. Mais Lazare était ailleurs, Cronfestu se tenait à distance et Mafumba ne disait rien, comme à son habitude.

Pauvre Lazare, c’était bien le temps d’avoir un peu de remords. Cette emmerdeuse de Margriet, quand même! Et c’était la mère du petit! Qui la réclamait! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui inventer? Toujours à rêver d’aventure, mais déjà nostalgique du poêle en faïence bleue.

Idiot de Cronfestu! Évidemment qu’il y a quelque chose qui cloche! Tu t’attendais à quoi? Toutes ces années perdues à courir après des chimères, une vie simple, honnête, à servir… Il suffit que le diable te siffle, tu mens, tu tues, tu trahis, tu mens toujours plus. Pour quel résultat? Quel drôle de bienfaiteur es-tu?

C’est souvent quand Mafumba a faim qu’il pense à son enfance avec Congo. “J’en ai un, Congo, j’en ai un!”. Un enfant court sur le pont d’un bateau. Il esquive un marin. Il court en tenant en main le poisson qu’il vient de pêcher. Il est fier d’aller l’exhiber. “C’est t‘ès bien mon bonhomme. On va lever les filets et nous allons p’épa’er le twéso’ du capitaine, des bons filets de colin enveloppés dans une délicieuse chapelu’e.”

C’est ici, Tonton?

“Nous allons laisser les chevaux à l’entrée de la ville. Vous m’attendrez, je vais faire dépêcher un chariot bâché qui vous garantira une entrée en toute discrétion. Les gens d’ici sont curieux, il faut se méfier de tout le monde.”

Veyrand entra dans le relais, déclara qu’il y laissait cinq chevaux en pension et, tant pour se prémunir des questions indiscrètes que pour garantir la gratuité du séjour, il glissa au patron: “Secret du Roi”. Le bonhomme chauve (bien qu’abondamment poilu) fit un signe de tête et se retira pour aller s’occuper des chevaux. Lazare suivi de Mafumba entrèrent dans l’auberge lorsque Veyrand le leur dit, suivis par Cronfestu qui tenait Antoon par la main.

“C’est ici, tonton? C’est l’auberge avec le cheval qui pète?” Cronfestu n’eut pas le temps de répondre. Déjà, Veyrand l’avait hélé, avec cette manière matoise qu’il avait de s’adresser à lui: “hé, monsieur de Cronfestu, on pouponne?” Cronfestu tourna la tête, son regard croisa celui de Veyrand. Il y eut un éclair dans ce regard, une sorte d’étincelle de haine qui scintilla dans la pupille de Veyrand, l’espace d’un battement de cils. Cronfestu connaissait ce regard; c’était celui qu’il avait parfois eu dans leur intimité, avant une dispute, ou lorsqu’il s’adonnait à la piraterie. Mais celui-ci avait été plus intense et profond, si bien que Cronfestu n’eut aucun mal à s’imaginer que ses jours étaient comptés. Pour la première fois de sa vie, en quittant Nieuport au mépris de son interdiction, le faible René de Triviers avait désobéi à son amant! Cronfestu s’en était d’abord trouvé tout allègre mais, depuis cette étrange intervention dans le moulin, ses sentiments avaient évolué vers une terreur profonde.

Veyrand ne s’était pour ainsi dire par présenté. Il était apparu comme une sorte de sauveur, un deus ex machina. Cronfestu le premier s’était approché:

– Marius!

– Je ne vous connais pas, monsieur, comment vous nommez-vous?

– …

– Monsieur?

– Euh, Cronfestu. Je m’appelle Cronfestu.

– Eh bien à la bonne heure, monsieur de Cronfestu, nous ne nous connaissons pas. Je suis enchanté de faire votre connaissance.

Veyrand n’avait même pas eu besoin d’accentuer ses derniers mots pour que René de Triviers sente la menace. Une sueur glacée lui coula dans le dos. Il ne l’aimait plus et il lui faisait peur. Ce fut une révélation. Restait la peur.

Des diverses sortes de peur

Ce n’était pas une peur rationnelle, c’était une sorte de pulsion intime, un sentiment terrifiant qui n’avait pas grand-chose à voir avec cette boule qui vous venait au ventre durant les combats – car cette peur-là, tout comme celle de la mort, Cronfestu avait appris à en comprendre l’intérêt, il l’avait pour ainsi dire apprivoisée – ici, c’était un sentiment diffus qui provoquait un malaise général, l’état de conscience aiguë de son impuissance, qui rendait toute chose vaine; d’où la panique. Il ne pouvait tout simplement pas lutter à armes égales avec Veyrand, comme il en avait tant rêvé. Veyrand, vieilli, jouant la comédie du sauveur impromptu, représentait tout à coup la somme terrifiante de tous ses problèmes non-résolus.

Car c’était bien de comédie dont il s’agissait, dont il s’était d’ailleurs toujours agi, et non pas de sentiments. Veyrand n’en éprouvait pas et René de Triviers venait de s’en rendre compte. Les tentatives discrètes que fit Veyrand pour entrer en contact avec lui furent plus déplaisantes encore et accentuèrent son état de panique.

Après deux jours de voyage, Cronfestu résolu était décidé à trahir Veyrand dès que possible. Il mourrait sans doute, mais il mourrait libre, délivré de sa peur. Mais avant, il fallait prévenir Lazare. Qu’il comprenne le danger. Qu’il sache aussi ce qu’il avait fait pour lui. Qu’il lui pardonne.

Mais par où commencer?

(à suivre)
Excellente question! À laquelle plusieurs réponses, certes, ressortent du plausible. Mais une seule deviendra la réalité, l’horrible, la funeste, la terrible réalité. N’oublions jamais La Pogne et Ninon. Les perdre de vue un instant, les écarter un moment de ses préoccupations, c’est – comment dire? Mais chut: ne disons rien, justement.

Le chapitre 24 sera mis en ligne le vendredi 6 novembre 2020

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