Chapitre 24

Tu ne croyais tout de même pas qu’il serait là? Je te connais! Tu peux être fourbe comme le serpent!

– Cher capitaine, vraiment, cher capitaine, venant de vous, comment dire? vous me consacrez! Les palmes que vous me tressez me sont les plus chères, puisque vous êtes un maître en la matière.

– C’est bon, Ninon, nous connaissons nos partitions. Et leur musique ne nous sera d’aucun secours. Ne nous perdons pas de chemin. Je propose que nous allions au but: j’ai l’enfant, avez-vous ma carte?

– Oui.

– Puis-je la voir?

– Voici.

– Cela semble convenable. Je vais vous montrer l’enfant!

Veyrand fit quelques pas en arrière et, sans tourner le dos à Ninon, ouvrit les deux grands battants de la fenêtre. Il jeta un œil par-dessus son épaule, assez pour deviner la présence de Mafumba, en contrebas.

– Mafumba, fais sortir le marmouset!

Voguer trois mois pluvieux vers Hispaniola

Mafumba tira sans ménagement quelque chose vers lui. C’était Antoon qui se débattait, en hurlant « Papa! je veux mon papa! ». Ninon se pencha rapidement par la fenêtre et vit l’enfant. Maîtrisant son émotion, elle le contempla longuement et soupira:

– Parle-t-il couramment le français? Il ne disait à l’époque que quelques mots.

– Comme vous et moi. Son père, enfin celui qui prétend l’être, l’a élevé dans notre belle langue. Mais par sa mère adoptive, il maîtrise le dialecte thiois, fort proche du hollandais; il a vécu à Nieuport.

Ninon jeta un œil soupçonneux vers Veyrand. Celui-ci n’eut pas besoin qu’elle formulât clairement sa question. « Morte. Nous nous en sommes occupés. Une pauvre femme déraisonnable qui rêvait d’un enfant. Il lui est dirait-on comme tombé du ciel. Ah, on peut affirmer qu’il y a des gens ne manquant pas de scrupules… »

– Certes. Le prétendu père?

– Un dadais parfait prénommé Lazare. Un imbécile qui s’accommode de toutes les explications. C’est un homme de La Buse, bien sûr, mais je ne sais pas comment, il a perdu la mémoire et n’en sait plus rien. Nous l’avons repéré il y a quelques temps à Nieuport… Il est très attaché à l’enfant.

– Nieuport?

– Vous m’avez bien entendu.

– N’était-ce pas là qu’habitait René, si mes renseignements sont bons?

– Certes. Il s’y faisait appeler Cronfestu, supposément apothicaire, mais il s’agit bien de notre René de Triviers, je puis vous l’assurer.

– Et lui savait?

– Chère Ninon, vous posez des questions dont les réponses tombent sous le sens. Disons qu’il gardait un œil très appuyé sur le marmot, et qu’il n’a jamais caché son soutien à ce Lazare. Après… je ne peux répondre à sa place.

La haine

Ninon sentit la haine monter en elle. Il y a des trahisons plus douloureuses que d’autres, sans guérison possible. Si Veyrand disait vrai, quoi que la jeune femme dût à Cronfestu, elle le tuerait de ses propres mains. Devant son fils. La Pogne en serait pour ses frais.

– Lazare, c’est le père?

– Norbert Lachassaigne de son nom de baptême. Il est né à Langogne il y a un peu plus de trente ans. C’est un enfant de huguenot qui a été élevé par des catholiques à Marseille. Le père était notaire, il est devenu clerc. Comment s’est-il retrouvé médecin à Nieuport, je n’en sais fichtre rien. Je n’en connais pas tellement plus. Visiblement, c’est la grande épidémie de 1720 qui l’a jeté sur les routes. C’est sans doute à ce moment que le nigaud a été recruté par La Buse…

– Comment a-t-il perdu la mémoire?

– Là encore, nous nageons dans le plus impénétrable mystère. On l’a retrouvé sur la grève, inanimé, avec Antoon.

– Antoon?

– C’est le nom qu’ils ont donné à Henri.

– Donc, si je comprends bien, mon fils Henri s’appelle dorénavant Antoon et vit depuis huit ans à Nieuport, sous la garde d’un amnésique surveillé par René de Triviers, qui se fait appeler Cronfestu?

– À ce qu’il semble, c’est bien cela. Un bon résumé.

– Une seconde! Et La Buse, pourquoi ne s’est-il pas manifesté?

– Il vogue asteur au large des Mascareignes. J’imagine qu’il pensait garder le gamin bien en chaud en attendant la bonne occasion. C’est à ça que servaient Triviers et Lazare.

– Mais comment avez-vous procédé?

– Ma chère Ninon, vous aviez eu tort, lorsque Henri fut enlevé, de me soupçonner. Je vous concède que je cherchais à entrer en possession du document que vous m’avez ce jour apporté mais, comment dire, je voulais que nous fussions complices en l’affaire et non point adversaires.

– C’est-à-dire?

– C’est-à-dire qu’il me semblait à l’époque que nous devions partager le magot. C’est ce que je vous ai proposé, rappelez-vous, lorsque vous m’avez rattrapé à Southampton. Mais vous étiez, si vous me le pardonnez, folle. Aveuglée. Incapable d’envisager les bénéfices d’une association. Vous n’en aviez que pour votre enfant, ce que je comprends, d’ailleurs. Et vous m’aviez rangé au nombre de ses ravisseurs. Par conséquent, j’ai poursuivi mes recherches seul. C’est tout à fait fortuitement, en rendant visite à Triviers, que j’ai appris la présence de votre fils et l’existence de son prétendu père.

– Et mon Henri, comment va-t-il? Enfin, Antoon…

– Vous l’avez vu, Madame, plein de vie. Mais il ne se souvient de rien.Je crois que tout cela risque de le déstabiliser un peu. Et figurez-vous que j’ai cru bon, vous me direz, j’ai cru bon de prendre certaines initiatives…

– Lesquelles?

– J’ai pensé que certaines choses vous revenaient, comme dire?

– De droit?

– C’est ça, de droit, je ne dirais pas mieux.

– Détaillez. Il m’en faut plus.

Où Veyrand fait des cadeaux

– Disons qu’un revers de fortune m’empêche de vous proposer une association dans les mêmes termes que je l’ai fait lors de notre rencontre en Angleterre. On m’a volé mon navire, comme vous le savez, et je suis ruiné. Il est légitime que je jouisse du bénéfice de mes recherches et de mes investissements… Cependant, je ne cache pas mes sympathies. J’ai donc jugé bon, en gage de bonne volonté, de…

– Au fait, capitaine, au fait…

– C’est-à-dire que je crains maintenant d’avoir pris une décision malheureuse, peut-être aurais-je dû moi-même?…

– Allez-vous à la fin me dire ce que vous avez à me dire?

– Me promettez-vous de ne pas m’en vouloir?

– Capitaine, voulez-vous ce parchemin ou est-ce une lubie? Ou un piège?

– Non. Ce parchemin, je le veux. Mais je veux aussi me venger.

– Vous venger? Et de qui?

– De René de Triviers. Je suis sûr que c’est lui qui m’a dénoncé pour piraterie. Vous vous souvenez de ses grandes envolées sur la course et la piraterie… Le bougre a toujours refusé de naviguer sans commission. Il m’a livré. Et que je vous le dise, marquise, il vous a livré aussi. Je peux vous en apporter les preuves si nécessaire mais sachez-le déjà: Triviers vous a trahi. Comme nous tous, comme tous les Frères.

– Maudit faquin! Il mérite la mort.

– C’est-à-dire…

– C’est-à-dire? mais terminez vos phrases, sacrebleu!

Veyrand se redressa et adressa un large sourire à Ninon.

– Le nommé Cronfestu, ci-devant René de Triviers, se trouve actuellement en ma possession. Ainsi que le fameux Lazare. Eh bien, Ninon, ils sont à vous, je vous les offre! Je n’ai pas jugé bon de m’en débarrasser avant notre entrevue, non seulement pour que votre fils se tienne au calme mais encore parce que je voulais, en gage de loyauté, vous offrir ce petit cadeau!

– Vous avez bien fait. Où sont-ils?

– Bâillonnés, ligotés, ils vous attendent dans la cave. Vous en faites ce que vous voudrez. Mafumba attend vos instructions.

– Je vais les tuer de mes propres mains!

– J’espère que vous y prendrez plaisir, mais sachez qu’en ce qui me concerne, j’ai perdu le goût de la vengeance. Je ne rêve plus que de m’installer. Sitôt le trésor des Frères retrouvé, j’achète un domaine et je regarde passer le temps. Je suis si las! Je ne rêve que de Saint-Domingue. C’est là que je veux aller.

– Voici, vieux brigand, et merci!

Ninon la Mort tendit la feuille de papier de soie à Veyrand. Elle était exactement de la même facture que celle qu’il avait arrachée à Congo des années auparavant.

Le vieux pirate la déplia et lut à haute voix:

En second vient du trio qui va à l’essentiel
Voguer Trois mois pluvieux vers Hispaniola Fontaine de la Richesse
Les second et septième séduisent la fortune.

Un énorme coutelas à la main

– Cela ne veut rien dire. À franchement parler, capitaine, vous vous leurrez. Ce document est une farce!

– Je ne suis pas de votre avis, Ninon. Mais je vous garantis que je ne suis pas loin de pouvoir vous le prouver! Je vous en réserve une part, si vous ou un de vos hommes accostait un jour au Petit-Goâve! En attendant, vous ne m’en voudrez pas de ne pas vous accompagner: Henri attend sa maman. Ne vous heurtez pas de sa réaction, souvenez-vous que le petit vous a oublié. Prenez patience, Ninon! Que Dieu vous garde, selon l’expression coutumière. Je vous attends ici.

– Et Monsieur de Triviers? Et ce Lazare?

– Mafumba vous attend, vous dis-je. Vous avez l’enfant et les deux tuteurs! Faites vite, Ninon, je n’en ai pas fini avec vous et je ne compte pas m’éterniser. J’ai à faire à Saint-Domingue: un cotre nous attend, Mafumba et moi.

– Je vous reviens dans le quart d’heure.

Marie-Caroline de Jussieu-Fronsac, marquise de Montmaur, sortit de la pièce. La Pogne attendait dans le couloir, un énorme coutelas en main.

– Et alors? s’enquit le géant.

– J’avais tort. Visiblement, il n’y est pour rien. Et il a retrouvé Henri.

– On fait quoi, alors? Et mon couteau? Je vais devoir le ranger?

– La Pogne! Oh, tu m’agaces! Tu as perdu une occasion de l’utiliser. Mais je t’offre deux certitudes! Deux hommes qui t’attendent dans la cave, gardés par Mafumba. Ils sont à toi!

– La mort?

Presque. Je m’occuperai du final.

– C’est comme si c’était fait, boss.

– Ne va pas trop vite, cette fois-ci. Mais arrange-toi pour qu’ils ne fassent pas de bruit.

– Je vais donc commencer par leur arracher la langue, c’est une bonne idée.

– Non, pas la langue. Ils doivent pouvoir me parler.

(à suivre)
Et lui dire quoi? Gageons que vous aimeriez le savoir. Patience. Imaginez ce que vous voudrez, ce sera faux. Vous n’êtes pas au bout de vos surprises. On ne commande ni l’amour d’un enfant ni le carquois de Cupidon.

Le chapitre 25 sera mis en ligne le vendredi 13 novembre 2020. Vendredi 13…

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