Chapitre 25

Lorsqu’il reprit connaissance, Lazare se trouvait dans une sorte de petit vestibule éclairé par deux grandes fenêtres. Les rayons du soleil faisaient danser les grains de poussière et frappaient leur chaleur sur son corps étendu; à ses côtés, Cronfestu ne bougeait pas d’un cil. “Augustin, Augustin!” murmura doucement Lazare. Cronfestu ouvrit les yeux et, avec le débit mécanique d’un somnambule émergeant soudain du sommeil, prononça ces mots: “Nous avons été joués, dit-il. Veyrand nous a dupés. C’est lui qui voulait Antoon.”

Puis le vieil apothicaire ferma les yeux et garda le silence quelques minutes, dans une semi-réalité. Il lui semblait que sa tête allait exploser. Il sentait qu’une énorme bosse s’était formée à l’arrière de son crâne mais il était ficelé comme un saucisson ventru, de sorte qu’il ne pouvait estimer sa blessure. Lazare se tortilla vers son ami. Il tenta durant quelques instants de s’attaquer à ses liens avec ses dents mais c’était en pure perte. Comme il avait lui aussi été assommé, chaque effort lui était douloureux et nécessitait un temps de repos supérieur à l’effort en lui-même. Lazare reprenait ses esprits après avoir essayé en vain de se relever lorsqu’il entendit du bruit derrière la porte.

Il y eut une voix inconnue d’un homme qui demandait des consignes; à quoi il lui fut répondu qu’il pouvait commencer la danse, mais qu’il devait en laisser pour tout le monde, lui d’abord, ensuite Ninon, qui s’en occuperait après l’enfant. “C’est la voix de La Pogne! souffla Confestu. Il donne ses instructions, il faut s’enfuir dès que possible!”.

Dire bonjour aux chaussures

Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit. De leur bourreau, les deux hommes allongés ne virent que les chaussures, de solides godillots à bouts ronds faits de gros tissu et de lanières de cuir, à semelle de bois. “Dites bonjour aux chaussures!”, dit la voix. Cronfestu ni Lazare n’ayant obéi à l’injonction, la voix dit alors: “Bon, puisque c’est comme ça, disons que ce sont elles qui vont venir vous saluer…”

Il sentit une douleur fulgurante…

Sur ces entrefaites, Cronfestu vit un des deux pieds soulevé du sol, ramené en arrière et tout à coup projeté vers lui. Il sentit une douleur fulgurante dans le maxillaire inférieur, accompagné du goût du sang et, contre le revers de sa joue, il perçut la lisseté de la dernière molaire qui lui restait, maintenant rendue à sa liberté; l’apothicaire recracha la dent qui roula sur le plancher. Puis la voix déclara: “Essayons de faire aussi bien au second essai” et ce fut au tour de Lazare, qui en recracha deux. La séance dura quelques minutes, mais aucun des deux hommes ne pouvait se faire une idée précise de la durée de la rouste, car la douleur les avait comme anesthésiés. Placés dans un univers flou, aux contours imprécis et aux impressions sourdes, les deux hommes ne souffraient pour ainsi dire pas: ils n’en avaient pas le temps ou l’énergie, ils engageaient leurs dernières ressources pour cracher leurs ratiches et ne pas s’évanouir, le sang coulait devant leurs yeux. Le type qui les rossait passait de l’un à l’autre avec des ricanements sadiques et tapait de plus belle.

Cronfestu perdit connaissance le premier, non sans avoir dit adieu à Lazare. Quant à notre héros, il ne tint guère plus d’une minute supplémentaire: deux ou trois torgnoles l’envoyèrent tout aussitôt au pays des rêves bleus et des grains de poussière. Dans un ultime effort, Lazare, juste avant de sombrer définitivement, eut le temps de comprendre qu’un autre type venait de rejoindre leur bourreau, sans doute ce La Pogne dont Cronfestu avait parlé. “Hé! dit la Pogne, mais tu ne m’as rien laissé!Tu en as eu combien?”

Il suffisait de compter: cinq dents jonchaient le sol, dans une flaque de sang. “Bon, on va prendre de quoi les ranimer. Le boss veut leur parler. J’espère qu’elle me laissera les finir!”

Ah, l’instinct maternel

Pendant ce temps, dans l’autre aile du bâtiment, Marie-Caroline de Jussieu-Fronsac, n’écoutant que son instinct de mère, tentait de nouer le contact avec le jeune Antoon. Mais comme chacun sait (à l’exception notable des magistrats en charge du droit des familles), le seul instinct que nous ayons, femmes ou hommes, c’est celui de reproduction. Il y va de l’amour maternel comme de cet instinct: il y en autant qu’il y a de mères – certaines en manifestent, d’autres, nullement, et ce sentiment est d’abord et avant tout une construction culturelle qui peut frapper tout autant les pères que les génitrices.

Or si Ninon éprouvait sûrement de l’amour, pour ce qui était de l’instinct, elle était moins douée. Elle s’était présentée face au gamin en larmes, plantée sur ses longues bottes, et lui avait déclaré tout à trac: “Bonjour Henri – tu t’appelles désormais Henri – je suis ta mère – tu peux m’appeler Maman”.

Antoon l’avait dévisagée avec des yeux ronds mais l’ébahissement l’avait cédé à la hargne lorsque Ninon l’avait invitée à l’embrasser. “Lâche-le, Mafumba, il ne me fera rien de mal”.

Sur le coup, elle s’était trompée, la jolie marquise: Antoon s’était rué sur elle et l’avait mordu à l’épaule. “Ah la sale bête! avait-elle crié en se tenant le pourpoint, il est enragé, ma parole!”. Et, s’avançant vers l’enfant que Mafumba venait de saisir à nouveau, elle lui avait asséné une violente paire de gifles.

Étonnamment, ce premier contact maternel n’avait pas calmé le mioche, que du contraire:

– T’es pas ma mère! D’abord t’es laide et puis tu sens pas bon. Et monsieur non plus! avait hurlé Antoon, je veux mon papa et mon tonton Tintin! Et le monsieur qui m’a sauvé des ravisseurs!

– Tt tt, ton papa n’est pas ton papa et ton tonton Tintin n’est pas ton tonton, reprit Ninon d’une voix sans appel. Ton père s’appelle La Buse et je suis ta mère. Si tu veux être gentil, nous pourrons bien nous entendre…

– T’es pas ma mère! Je veux mon papa! Où est mon papa?

– Il est parti, ton papa, envolé, tu ne le reverras plus!

Un hurlement terrible accueillit cette dernière phrase. D’un geste aussi brusque que décidé, Antoon balança la pointe de son coude dans les couilles du pauvre Mafumba, qui le lâcha illico en ayant l’impression que ses testicules étaient remontés jusque dans le vestibule. Antoon bondit au visage de Ninon, tenta de la griffer et, ayant échoué, se précipita vers la porte. Une course-poursuite éperdue s’engagea dans les couloirs de la maison, ponctuée de hurlements. La cavalcade s’acheva face à une porte close. Mafumba se saisit à nouveau de l’enfant et l’entrava. “Je vais l’attacher, dit-il, il est comme en’agé, j’ai ’a’ement obse’vé ’age pa’eille chez un ga’çon de son âge.”

“C’est ça, nous verrons la suite plus tard, dit Ninon. On va voir si le capitaine Veyrand peut le ramener à la raison. Quant à toi, Mafumba, je te demande de le tenir enfermé jusqu’à mon retour. J’ai à faire au rez-de-chaussée avec ce Lazare et ce Cronfestu, je reviens avec ton maître et La Pogne dans une demi-heure.”

Hissez haut

Ninon la Mort remonta quatre à quatre jusqu’au petit bureau où Veyrand l’avait reçue. Mais la pièce était désormais vide. Contrairement à ce qu’il avait dit, MariusVeyrand n’avait pas attendu: il avait décampé par une porte dérobée et, à l’heure où Ninon partait à sa recherche, il se préparait à embarquer sur un cotre fin comme un oiseau. Hissez haut! Mettez toute la voilure, nous voguons vers Hispaniola. À nous le trésor…

“Nom de Dieu de nom de Dieu!” jura roturièrement Ninon. La jeune femme ouvrit les fenêtres et hurla à ses hommes: “Le vieux a décampé, quelqu’un l’a vu? Donnez la chasse, il doit être au port! Et La Pogne, où est-il?” On lui répondit qu’il était occupé à interroger les deux hommes. “Dites-lui de cesser ça tout de suite, je les veux vivants!”.

On peut raisonnablement estimer que ce dernier ordre sauva temporairement la vie de Lazare et Cronfestu, car jusqu’à ce moment, La Pogne s’était contenté d’envoyer quelques torgnoles à Cronfestu, histoire de se faire la main (ce qui faisait tout de même trois dents de plus en moins, vu la taille de la main).

Lorsque Ninon la Mort eut rejoint son sicaire, elle le trouva occupé à attacher les deux prisonniers aux anneaux ancrés dans le plafond. Les deux hommes, toujours évanouis, avaient été libérés de leurs liens: ils n’étaient plus attachés que par les poignets et leurs têtes inertes tombaient vers l’avant. “Ranime-les”, dit Ninon à La Pogne.

Et notre zélé exécuteur des basses œuvres lâcha coup sur coup un seau d’eau glacée sur les torses dénudés de Lazare et Cronfestu, qui réagirent à peine. “Ma parole, j’arrive juste à temps, tu me les a déjà bien secoués, ces deux clampins”, commenta la Marquise. Ce disant, elle avait agrippé les cheveux de Cronfestu et, lui ayant relevé la tête, le toisa méchamment. “ Alors, vieux grigou, tu n’as pas fini de payer pour ce que tu as fait à mon fils”.

“Che n’est pas ton fils” gémit faiblement Cronfestu, en crachant une ultime quenotte, “et tu t’es fait rouler dans la farine, ma férie, comme toujours. Ve te conseille de nous laiffer en vie chi tu tiens à savoir la vérité. Et fe n’est pas en me frappant que tu obtiendras quoi que ce foit de moi, tu le fais bien.”

Ninon la Mort lâcha la chevelure de Cronfestu. La tête roula à nouveau vers l’avant. “Il n’est question d’aucune vérité, je sais ce que j’ai à faire”, dit la jeune femme.

– Vous pensez à ce que je pense, boss? s’enquit La Pogne.

– C’est exactement cela. La Mort! Et tu n’es pas obligé de faire vite. Quant à moi, je pars au port. C’est là que je dois avoir une chance de retrouver Veyrand.

Sur ces mots, Ninon la Mort, virevoltant avec élégance et énergie, tourna les talons et quitta la pièce.

“À nous trois, maintenant, dit La Pogne. Par qui vais-je commencer?”

(à suivre)
Ce qu’il y a de reposant pour la belle lectrice ou le gentil lecteur, avec les personnages des bons feuilletons – et ils en dégustent l’un des meilleurs –, c’est que les personnages eux-mêmes posent les questions que les lecteurs ont à l’esprit (à moins, en fait, que ce ne soit l’inverse). Ninon n’est point sotte, laissons cet indice. Car ce qu’il y a de reposant pour le beau lecteur ou la gentille lectrice, avec les auteurs des bons feuilletons, c’est qu’ils ont déjà la réponse aux questions. Ce qui leur est moins reposant, c’est… Mais silence! J’en ai déjà trop dit.

Le chapitre 26 sera mis en ligne le 20 novembre 2020

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