Le tintamarre intérieur (53)

La traversée du désert (VII)

Regrets

– Tu n’as pas répondu à ma question à propos de l’avion à prendre, reprit Alexandre après un assez long silence. Tu n’as jamais pensé qu’elle l’attendait peut-être?

– La première fois que je suis allé à Bruxelles, à la fin du séjour, elle m’a présenté son futur mari. Elle m’avait reproché – et symétriquement, elle s’était reproché – de n’avoir jamais fait les mille kilomètres qui nous séparaient. C’était vrai et injuste. J’avais le sentiment que c’était elle qui avait déserté.

– Elle avait suivi ses parents! Comme moi…

– Je sais, Alexandre. J’avais ce sentiment, pourtant. Ensuite je savais ce qu’elle pensait. Ce n’était pas possible, cela ne s’était pas passé, cela ne se passerait pas… Selon elle, cet amour était impraticable, je dirais, plutôt qu’impossible. D’une certaine façon, c’est ce qui en faisait le prix. Elle aussi, elle a laissé passer des trains… Tu crois vraiment qu’elle voulait me faire prendre l’avion?

– Tu triches. Ne me pose pas la question, c’est à toi qu’elle s’adressait. Tu n’as pas de regrets?

– Sûrement. J’imagine parfois ce qu’aurait été ma vie avec elle en Terre-Adélie, les enfants et les petits-enfants qu’on aurait eus… Si c’est ainsi qu’on définit un regret, alors oui je regrette. Et je regrette aussi de te le dire. Je suis en train de décrire un monde où tu n’existes pas. Or je suis content que tu existes. Tu as aimé le poisson?

– Oui, Papa. C’est drôle ta manie d’aimer les gens en leur préparant à manger. J’en déduis de tout ça que tu n’as jamais connu d’autre vraie passion que les marmites. Je te taquine.

– Détrompe-toi. Peu avant ta mère, quand je vivais à Paris, j’ai eu une liaison tumultueuse, je croyais que c’était la passion, mais surtout, ce fut torride et desséchant. J’étais au bord de la dépression quand elle s’éloignait et elle en abusait. J’étais obnubilé. Finalement, j’avais tellement peur de la perdre que je l’ai virée. Je ne suis pas fait pour ça, fils. L’amour, dans ces conditions, il me fout la trouille. Cela dit je n’ai jamais refusé de tomber amoureux. Non, au contraire, j’ai adoré l’inamoramento – tellement plus beau en italien qu’en français, l’enamourement. Peut-être que les Français trouvent l’amour ridicule. Puis-je te faire observer que le mot amour lui-même n’est pas français? Les mots latins en or donnent des mots français en eur. On devrait dire ameur, mais c’est sous l’influence des langues d’oc qu’on dit amour.

– Il y a humeur et humour…

– Bien observé. Moi, j’étais plutôt fait pour l’ameur que pour l’amour.

– Ameur. Ah, meurs! Rameur. L’ameur qu’on voit danser… Je n’aime pas ton mot! Vive l’amour!

Oui, vive l’amour. Mais vive est l’impératif de vivre. Mardi, un appel transatlantique va tout bouleverser.