Chapitre 26

Lorsqu’il émergea de sa longue torpeur, Norbert était un homme différent de celui qu’il avait été dix ans auparavant. Si certains d’entre nous reviennent transformés d’un long voyage, celui que le jeune homme amnésique avait entrepris contre son gré le bouleversait de fond en comble, en même temps qu’il lui donnait le vertige. À peu, il avait l’impression étrange et désagréable qu’un autre lui-même lui avait volé sa vie, dans l’intervalle compris entre le naufrage de la barque, dont il se souvenait maintenant avec des détails de peintre baroque, et la première beigne qu’il avait reçue, dans cette cave d’entrepôt.

Norbert était incapable d’estimer le temps qu’avait duré la longue correction qu’ils avaient reçue, lui et ce vieil apothicaire qui était devenu son ami et qui s’appelait… Cronfestu! Augustin Cronfestu.

Il se souvenait de tout. Quand la grosse brute était entrée dans la pièce, Norbert s’appelait encore Lazare et il gisait dans une mare de sang. La Pogne avait commencé par s’en prendre à Cronfestu. Avec tout ce qu’il avait dégusté, c’était un mystère que ce diable de vieillard fût encore en vie. On les avait hissés tous les deux et pendus par les bras. Beaucoup plus que de la douleur, Norbert se souvenait surtout de la sensation d’une lourde pesanteur. Il respirait douloureusement car il avait les muqueuses nasales obstruées par le sang qui séchait. Quant à sa bouche, ce n’était plus qu’une cavité difforme, striée de lambeaux tièdes et charnus qui s’arrachaient aux dents brisées. Chaque respiration était un effort, car il fallait non seulement happer l’air par cette tête martyrisée et ces voies douloureuses, mais encore trouver l’énergie nécessaire pour tirer sur ses bras et permettre aux poumons de fonctionner. Des taches noires dansaient devant ses yeux.

Ninon regardait pensivement le cotre quitter le port en craignant d’avoir été roulée

Une femme était arrivée juste après, qui avait interrogé brièvement Cronfestu. Dans un faible écho de la voix de cette femme, Lazare avait entendu qu’ils allaient mourir. Ce n’était pas une surprise et – comment dire – cela l’avait même rassuré: il fallait bien que les choses finissent. La Pogne avait mis les hommes à la porte car il voulait faire le travail seul. Lazare avait fermé les yeux et attendu.

“C’est l’heure. Ce sera peut-être un peu long…”

Pendant ce temps, La Pogne avait pris le sien. L’homme possédait un grand coutelas de chasse, un outil massif, tranchant comme une lame de rasoir, dont la partie épaisse de la lame, partant de la garde, était crénelée. Il l’avait consciencieusement affûtée sur une languette de cuir en sifflotant une vieille mélodie. Puis il avait porté son regard sur Cronfestu et lui avait adressé la parole. “C’est l’heure, avait dit La Pogne, cela va peut-être être un peu long… Je vais commencer par le bas…” Au grand étonnement de Lazare, Cronfestu avait trouvé la force de répondre “Surtout si tu écoutes ce que j’ai à te dire, maudit ingrat! tu es indigne d’être un Frère de la Flibuste”.

– Auriez-vous peur, Vicomte? fit La Pogne.

– J’ai surtout peur que tu sois damné pour l’éternité quand tu te seras rendu compte que tu as occis celui qui t’a sauvé la vie!

La Pogne partit d’un rire franc. “Ho ho, fit-il, c’est la première fois qu’on me fait ce coup-là! Mais tu ne m’as pas sauvé la vie, aux dernières nouvelles!”

– Moi non, fit Cronfestu, mais lui l’a fait!”

Et, dans un souffle qui devint presque inaudible, Cronfestu rappela à La Pogne certains éléments de sa propre vie. Notamment comment il s’était trouvé malade de la peste, aux environs de Nieuport, des années auparavant. Et qu’un inconnu avait risqué sa vie pour lui porter secours. Et comment ce brave médecin l’avait soigné sans se soucier de son propre sort. Et savait-il, ce La Pogne, savait-il que ce médecin était l’homme qu’il était chargé de liquider?

La Pogne avait fait quelques pas en direction de Lazare agonisant. Il lui avait saisi la tête, qu’il avait relevé. “Nom de Dieu, dit-il, c’est pourtant lui!”. Lazare avait laissé retomber la tête. “Comment cela est-il possible?”.

C’en avait été trop pour cette âme simple, superstitieuse et reconnaissante. Ninon comprendrait. Il avait toujours été fidèle. Il avait toujours exécuté ses ordres sans barguigner. Il n’avait tout simplement pas pu: cet homme lui avait sauvé la vie. Et lui demandait à présent la grâce du vieux. On ne refuse pas cela sans se damner pour l’éternité. Il lui avait donné son pendentif des Frères de la Flibuste, cela était un geste sacré.

La Pogne accéléra le pas. Dans quelques minutes, il aurait rejoint Ninon au port. Il expliquerait. Ninon comprendrait. Les deux hommes auraient la vie sauve.

Un miroir pour Norbert Lachassaigne, Norbert Lachassaigne, Norbert Lachassaigne

Lorsqu’il émergea de sa longue torpeur, Norbert vit d’abord la figure grimaçante d’un géant qui le toisait, avec des yeux remplis d’effroi. Il sentit qu’il était attaché les bras en l’air à un anneau qui pendait au plafond; respirer le faisait souffrir. Norbert ne savait pas où il était, ni pourquoi il était attaché de la sorte. Tout son corps lui faisait mal. À tout instant, il éprouvait le besoin de cracher une bave sanglante. Norbert se souvint qu’il était assis à une petite table ronde avec Cronfestu et Antoon lorsqu’un homme était entré, avec trois hommes. L’enfant était son fils. C’était un petit garçon. C’est mon fils. Il s’appelle Antoon. Moi, j’exerce la profession de médecin à Nieuport. Comment suis-je arrivé là? L’homme était de joyeuse humeur. On avait attiré Antoon dans la pièce à côté. Ceci fait, on leur avait sauté dessus. Prestement ligotés. Assommés dans la foulée. Et Antoon? Mon fils? Comment s’appelait cet homme? Ils l’avaient rencontré dans un moulin, c’est ça. C’est un capitaine, il porte un nom, Vorans, Vellerans, Verraguenne, Verland, Veyrand! Veyrand! Marius Veyrand! Je le connais. C’est l’homme avec lequel je devais voyager, c’est un pirate. Je voulais être pirate! Avec Gontrand… Armand… Clément? Bertrand, il s’appelle Bertrand. C’est mon meilleur ami. Il est mort.

La mère sabrée

C’était comme si la tête de Norbert allait exploser: des images dansaient devant ses yeux, comme déconnectées de la réalité, mais cependant, chacune d’entre elles lui rappelaient un épisode précis de sa vie. Chose étonnante, il semblait à Norbert que des éléments jusqu’alors inconnus lui revenaient également en mémoire, comme si celle-ci sortait ragaillardie de sa longue absence. Pour la première fois de sa vie, des bribes de sa petite enfance apparaissaient à son esprit. Les soldats! Les soldats qui étaient arrivés dans le village; la fuite, éperdue, qui s’était achevée à la lisière du maquis; sa mère, à laquelle les dragons l’avaient arraché, et qui criait tandis qu’on l’éloignait; qui criait tant qu’un cavalier avait sorti son sabre et l’avait sabrée; elle était tombée dans une arabesque, gisant immobile, elle ne dormait pourtant pas; et l’enfance à Marseille, chez ce notaire; cette femme qu’il n’appelait mère que parce qu’elle n’avait pu avoir un enfant; et puis la peste, dont il avait été miraculeusement guéri.

Ne pas devenir fou. Rassembler un par un et malgréla douleur les multiples pensées qui l’assaillent. Est-ce possible qu’on le libère? D’abord sortir de là, ne pas poser de questions, sauver Cronfestu. Demander sa grâce aussi, l’obtenir. Frotter ses poignets. La brute est sortie. Reprendre son souffle. Vivre. Redevenir qui il était. Croiser un miroir. Je suis Norbert Lachassaigne, je sais tout. Je ne suis pas d’accord! Je suis Norbert Lachassaigne. Norbert Lachassaigne. Norbert Lachassaigne. Norbert Lachassaigne!

– Merci Lazare, merci, tu m’as sauvé la vie!

– Je suis Norbert Lachassaigne! Norbert Lachassaigne!

C’est comme vous voulez

Face à l’échancrure du port, Ninon enrageait. Au loin, un cotre tirait des bords élégants. Le vent soufflait plutôt violemment. Des rafales faisaient gîter le voilier. Bientôt, l’embarcation se positionnerait parallèlement au littoral et, au grand largue, toutes voiles dehors, disparaîtrait sur la mer grise. “Je me suis fait jouer”, pensa la belle sanguinaire. La Pogne parut alors. “Alors, c’est fait?” dit-elle sans détourner son regard de la masse liquide. “C’est fait, répondit La Pogne, les deux. Comme vous vouliez, boss”.

La Pogne baissa les yeux. Il avait menti, c’était mal, mais il ne s’était pas damné. Dans quelques heures, lorsqu’elle serait calmée, il expliquerait tout à Ninon. Elle comprendrait.

– Tant pis. Nous ne saurons jamais le fin mot de l’histoire, dit Ninon en regardant l’horizon et le bateau qui s’éloignait. Nous avons peut-être été un peu rapides.

– C’est-à-dire que…

– Que veux-tu dire, mon fidèle?

– Il voulait quoi, le capitaine?

– C’est une histoire de trésor. Veyrand est persuadé que le trésor de Grammont est caché quelque part à Hispaniola, et qu’il pourra mettre la main dessus.

– C’était ça, le parchemin?

– C’était ça.

– Il va le trouver alors?

– Je ne le crois pas. De toute façon, il manque un morceau de l’énigme à Veyrand, nous le reverrons quand il s’en apercevra. Mais maintenant, partons. Nous retournons à Montmaur, je suis fatiguée.

– Et l’enfant?

– Nous l’emmenons. C’est mon fils désormais. Il s’appelle Henri. Allons, rassemble les hommes. En route, ne traînons pas ici.

– Ils sont avec moi.

Alors nous sommes partis. Nous rentrerons en remontant la Meuse.

(à suivre)
La Meuse, l’un des plus beaux fleuves d’Europe, dont les rives sont terres de légende depuis la Carolingiens dont c’était le jardin! Nul doute que de bien étranges rencontres y guettent les méchants et les bons. Un cheval géant? Un saint ermite? Un nuton farceur?
Vous n’y êtes pas, revenez en semaine vingt-septième!

Le chapitre 27 sera mis en ligne le 27 novembre 2020

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