Chapitre 27

Bien des choses s’étaient passées durant l’intervalle entre le moment où Ninon la Mort assista à la fuite de Veyrand et celui où elle atteignit la ville de Liège, dix jours plus tard. La jeune femme avait scindé son expédition en deux groupes. Le premier, composé de quatre hommes, ouvrait la marche, s’assurait des itinéraires et veillait au ravitaillement. De la sorte, lorsque Ninon, la Pogne et Antoon (qui formaient le second groupe) arrivaient quelque part, ils étaient assurés de trouver gîte, couvert, chevaux frais et protection nocturne.

Cependant, on ne peut pas dire que ces précautions étaient suffisantes pour s’assurer un voyage plaisant, car le jeune Henri, envers lequel chacun s’efforçait d’être gentil et patient, se révélait être un compagnon rétif à la promenade. “Je m’appelle Antoine et je veux mon papa, je veux mon papa et ma maman!” répétait-il sans arrêt, les mâchoires serrées et les yeux embués de larmes. Ce jeu avait commencé dès le départ. À peine avait-on hissé l’enfant sur un poney qu’il avait pris la fuite. Celle-ci s’était arrêtée grotesquement lorsque la bête s’était lassée de son trot sautillant, une minute plus tard, et que La Pogne, qui avait accompagné la fuite en trottinant, avait posé sa main puissante sur l’encolure du baudet. Malheureusement, cette tentative n’avait été que la première d’une longue série (toutes terminées de la même piteuse manière), ce qui avait obligé Ninon et La Pogne à une attention constante. Bientôt lassés par les fuites, les pleurs, les morsures et les insultes, les deux avaient recouru à la manière forte. C’est ainsi que, depuis peu après Delft jusqu’à Maestricht en passant par Eindhoven, Antoon parcourut les Provinces-Unies entravé et bâillonné, juché devant la selle de La Pogne. “Ne serres trop fort”, avait dit Ninon, en mère attentionnée.

Les doigts agiles des clavecinistes

Ninon avait été heureuse d’apercevoir les remparts de Liège. À l’époque, malgré le saccage de Charles le Téméraire et les guerres du siècle précédent, Liége (comme on écrivait alors) était encore une belle ville: on venait de loin pour admirer ses églises et son incomparable cathédrale. Les rues bruissaient de monde et l’industrie était prospère. À la tête de la cité, le prince-évêque, un vieillard débonnaire nommé Georges-Louis de Berghes, s’efforçait de lui rendre sa grandeur et promouvait la culture, principalement la musique.

Ce point intéressait Ninon la Mort, qui professait, parmi d’autres inclinations coupables, un goût particulier pour les clavecinistes, non pas tant pour la beauté de leur instrument (elle n’en appréciait pas les sonorités grinçantes et métalliques), mais plutôt pour l’habilité et la force de leurs doigts. Aussi, à Maestricht, lorsqu’on lui avait glissé que Didier Kinkergnoul, le nouveau maître de chapelle du prince-évêque, était un homme de belle tournure à la virtuosité bien établie, elle avait déjà senti l’appel de ses sens (appel renforcé par les sensations que lui apportaient l’équitation, car la belle montant à califourchon plutôt qu’en amazone, des idées salaces, à force, surgissaient).

Sitôt arrivée, la cavalière s’était donc précipitée à la recherche du virtuose, qu’elle avait déniché à proximité des grandes orgues de la cathédrale. Ce fut un concert bref et pénétrant (qui lui permit d’oublier quelques minutes les affres de la maternité) – cependant un peu heurté et dissonant, aux dires des bigotes présentes dans le joyau du gothique mosan, peu habituées aux compositions improvisées et aux courses folles sur le clavier.

Le rendez-vous d’Étrépigny

De leur côté, après des péripéties que nous évoquerons plus tard (le temps presse, belle lectrice, gentil lecteur: il faut rattraper Antoine le plus vite possible), Norbert et Cronfestu s’étaient embarqués sur un bateau qui les avaient déposés à Anvers. De là, les deux hommes avaient piqué sur Bruxelles, puis Namur, enfin Dinant; leur intention était de passer la frontière à Givet et de remonter le fleuve quelques kilomètres en amont de Charleville, en un paisible village appelé Étrépigny.

J’ai bien souvent pensé qu’il aurait mieux valu pour moi être un honnête pirate qu’un curé tricheur…

Étrépigny était pour ainsi dire un hameau sans intérêt, classique en somme, avec son coq de village, ses paysans misérables, son châtelain tout-puissant et son onctueux curé, mais y résidait un vieil ami de Cronfestu. “Il faut quitter La Haye, Nieuport nous est interdit et ma bourse est vide, avait-il dit, il ne nous reste plus qu’à croire en notre étoile. Je connais quelqu’un qui nous tirera d’affaire et pourra nous renflouer. De là, nous continuerons notre chemin vers le Midi, en passant par Montmaur: si Ninon ne s’y trouve pas avec ton fils, nous pourrons certainement remonter sa trace”.

Ce quelqu’un, qui passait pour un benêt et portait en permanence un perroquet jaune et bleu à l’épaule, était surnommé Tape-à-Gaille, car en toute chose, il semblait s’en remettre au hasard; c’était un leurre, évidemment, Tape-à-Gaille était tout l’inverse: sans être prudent et mesuré, comment un recruteur pirate aurait-il pu passer inaperçu dans ce coin reculé?

Au premier coup d’œil, Tape-à-Gaille reconnut Cronfestu, bien que son visage fût encore tuméfié: “René, quel plaisir de te voir? Mais quel vent mauvais t’amène ici, frère?”.

Cronfestu avait tout expliqué, sans cesse interrompu par les exclamations de Coco le perroquet, qui répétait sans cesse de sa voix grinçante:

– Dieu est amourrr, Dieu est patience, Dieu est justice!

– Il ne sait dire que ça? avait demandé Norbert, que le volatile amusait beaucoup.

– Ça dépend de son humeur, avait répondu Tape-à-Gaille.

Là-dessus, comme pour lui donner raison, le perroquet s’était envolé et était allé se percher sur la crédence, avant d’entonner un tonitruant “Beati pauperrrres spirrrritu, le royaume des cieux leur apparrrrrtient… mais nous, on prrrréfèrrrre tirrrrer… ou boirrrrre un coup!”

– Que dit-il, présentement? demanda Norbert, estomaqué.

– Ce sont les fredaines que lui apprend le curé. Nous sommes très liés.

– Le ratichon? fit Cronfestu.

– Oui. Disons que le saint homme a son idée sur la religion. Cela tombe bien, ce sont les mêmes que celle du Général. Et donc, forcément, que les miennes…

– Et il est où, ce curé?

– Alité. En train de passer, je le crains. Ses jours sont comptés. Cela me navre beaucoup. Je devrais être à sa place. Buvons un coup à sa santé! À nous! à toi! athée!

Et d’un coup sec, Tape-à-Gaille fit cul blanc. “On dira ce qu’on veut, j’ai vu bien des côtes dans ma vie, mais je préfère les Côtes de Meuse”. Puis, sans un regard à Norbert et Cronfestu, il se leva de table, ouvrit en grand les battants de la crédence, en sortit d’un tiroir secret une bourse de belle taille qu’il jeta sur la table. En retombant, le lacet qui en serrait l’extrémité se relâcha et le contenu de la bourse se répandit en partie sur la table: il y avait là une trentaine de pièces d’or, quelques pierres colorées et trois petits lingots d’argent.

– Ceci sera-t-il suffisant ou faut-il plus?

– Qu’en reste-t-il?

– À peu près le triple.

– Ce sera suffisant.

Sans tarder, Cronfestu avait plongé sur la bourse, l’avait vidée et en avait dissimulé le contenu dans ses poches et ses revers, non sans avoir gratifié Tape-à-Gaille d’un sourire complice: “merci papa!”.

Sur ces mots, on avait frappé à la porte. Il s’agissait d’une jeune femme, âgée de vingt à vingt-cinq ans, qui avait cette beauté singulière qu’ont les filles de ferme robustes et dégourdies. La jeune femme, visiblement éplorée, venait prévenir Tape-à-Gaille que c’était la fin et que monsieur le curé voulait absolument le voir. “L’amitié est sacrée, même à l’article de la mort. J’y vais de ce pas, accompagnez-moi mes amis, vous ne serez pas déçus…”

Le livre du curé

Les trois hommes furent introduits par la jeune femme auprès de l’agonisant. Le moribond, engoncé dans un lit de plumes, semblait confortablement installé. Tout en lui traduisait l’agonie, à part la voix qu’il avait gardée claire et ironique.

– Je me suis administré les saints sacrements tout seul. C’est bien commode, je meurs dans le réconfort!

– Cesse de plaisanter, Jean, fit Tape-à-Gaille, nous avons du monde.

– Du monde?

– Du beau linge. Je te présente le vicomte René de Triviers, accompagné de Monsieur Norbert Lachassaigne, natif du Vivarais, qui s’en retourne en son Midi.

– Ah, un vicomte… Peste, que ne suis-je également noble, cela m’aurait évité la présence de ce parasite!

– Ce n’est pas ce que tu penses, Jean, cela fait bien longtemps que Monsieur de Triviers est passé du côté de la roture. Il fait partie de ces gens dont je t’ai parlé.

– Heureux homme, reprit l’agonisant dans un souffle redoublé, vous et les vôtres êtes les phares d’un avenir meilleur. J’ai bien souvent pensé qu’il aurait mieux valu pour moi être un honnête pirate qu’un curé tricheur, mais le hasard ne m’a pas laissé le choix. Croyez-vous en Dieu, monsieur?

– À vrai dire, ce point ne regarde que moi, mon père.

– C’est bien ce que je pensais. Cette réponse est d’un incroyant! Approchez que je vous embrasse. Ah, je me confesse, je sens le froid de la mort qui m’engourdit! Merde à dieu, merde à la religion, merde aux curés, merde à moi!

Le curé laissa retomber la tête sur l’oreiller.

– Nathalie, Nathalie, va chercher le manuscrit, je t’en prie, mon amour!

La jeune femme revint quelques instants plus tard, les bras chargés d’un volumineux manuscrit. Meslier reprit la parole.

– Voilà mon œuvre, voilà la vérité. L’heure approche, mes amis, et je veux m’en aller sur une promesse. Me promettez-vous de mettre ce manuscrit en sécurité? Si l’occasion se présente, faites-le publier, il faut qu’il serve! Et maintenant, laissez-moi, je vous prie. Le vieil homme va trépasser, je veux rester seul avec ma bien-aimée.

Les trois hommes se retirèrent. Cronfestu, jetant un œil au manuscrit, lut sur la couverture cartonnée: “Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, prêtre-curé d’Etrépigny et de Balaives, sur une partie des erreurs et des abus de la conduite et du gouvernement des hommes, où l’on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanité et de la fausseté de toutes les religions du monde, pour être adressé à ses paroissiens après sa mort et pour leur servir de témoignage de vérité à eux et à tous leurs semblables”.

(à suivre)
La vérité, qui ne la cherche, et où la trouver? Toi, beau lecteur, toi, gentille lectrice, qu’en sais-tu? Bien peu, en vérité. Tu vois comme ce mot est ambigu! Ce qui est vrai est mouvant comme la mer par vent mauvais. Et des vents mauvais, tous nos héros, crois-moi, puisque je dis vrai, tu le sais, tu le sens, tu le veux, en sentiront la périlleuse caresse sur leurs peaux fragiles…

Le chapitre 28 sera mis en ligne le vendredi 4 décembre 2020.

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