Chapitre 28

Depuis Étrépigny, il pleuvait sans faiblir… Les hommes silencieux enduraient le martyre: il pleuvait. La pluie faisait du ciel un horizon liquide, tout coulait sous l’emprise du maléfice humide; il pleuvait. L’âpre ondée étendait son emprise. Après la flaque grise, une autre flaque grise! Pluie drue comme la pisse à l’orée des ducasses, en jets droits et serrés à noyer les limaces. On ne distinguait plus Norbert de Cronfestu: les deux aventuriers, résignés mais têtus, subissaient les averses sans la moindre parole. Il pleuvait en sanglots dessus la terre molle. Quelquefois un éclair trouait ces cieux perfides où même la lumière semblait chose putride. La pluie, la pluie, la pluie! Et encore la pluie! Où donc commence le fleuve, où donc finit la pluie? Les chevaux harassés allaient d’un pas pesant, fichant dans la gadoue leurs sabots s’engluant. Il pleuvait puis pleuvait et puis pleuvait encore: en somme un temps normal pour nourrir son remords.

Étrépigny – Donchery-Bazeilles – Mouzon – Pouilly-sur-Meuse: pluie,
Martincourt – Stenay – Mouzay – Dun-sur-Meuse: pluie,
Brieulles – Consenvoye – Cumières – Charny-sur-Meuse: pluie,
Belleville – Verdun – Belleray – Dugny-sur-Meuse: pluie,
Dieue – Génicourt – Troyon – Lacroix-sur-Meuse: pluie,
Rouvroy – Maizey – Saint-Mihiel – Han-sur-Meuse: pluie,
Sampigny – Boncourt – Commercy – Pagny-sur-Meuse: pluie,
Vaucouleurs – Sepvigny – Taillancourt – Donrémy-la-Pucelle: pluie,
Coussey – Neuchâteau – Goncourt – Bourmont : pluie,
Brainville – Doncourt – Maisoncelles – Clefmont: pluie,
Montigny – Langres – Longeau – Prothoy: pluie,
Selongey – Til-Châtel – Gémeaux – Norges-la-Ville: pluie,
Dijon – Marsannay-la-Côte – Gevrey-Chambertin – Beaune: pluie.

Quelquefois un éclair trouait ces cieux perfides où même la lumière semblait chose putride.

Le remords? Il l’avait saisi au moment du départ, tandis qu’il faisait une fraternelle accolade à Tape-à-Gaille et que les premières gouttes commençaient à tomber. Cronfestu avait mis cette brusque bouffée d’émotion sur le compte de la gueule de bois carabinée qui lui vrillait les tempes. Car depuis la mort du curé Meslier, une semaine auparavant, les agapes s’étaient succédé, à l’inflexible initiative de Tape-à-Gaille. Le vieil apothicaire sentait que son foie demandait grâce.

L’inattendue neuvaine avait débuté au retour même de la maison du curé – pendant que celui-ci devait rendre les derniers souffles entre les seins de son ultime amante et servante. Tape-à-Gaille avait farfouillé dans le fond d’une armoire et en avait exhumé une vieille bouteille de rhum, noire et ventrue, cachetée de cire rouge. Puis une autre, puis une autre encore, à la source d’une veillée confuse, pleine de déclarations enflammées, de confidences bégayées, de serments éternels et de trous de mémoire.

Le lendemain, c’est dans un état second que les trois comparses mirent en route la partie des cérémonies qu’il revenait à Tape-à-Gaille d’organiser. Celui-ci commanda trois barriques de Côtes-de-Meuse, trois centaines de bouteilles de vin de champagne, et fit appel aux services d’un boulanger (dont le quintal de farine était destiné aux miches qui sauceraient force plats et accompagneraient les escavèches, les pâtés, les jambons et les fromages de toutes sortes). Enfin, pour égayer les agapes, Tape-à-Gaille convoqua également une petite troupe de comédiens (qui feraient également la musique).

Le levant plutôt que le ponant

La cérémonie se tint en plein air quatre jours plus tard. Tout fut gai et plaisant, on rit beaucoup, on banqueta plus encore. Dans le jardin de sa propriété, Tape-à-Gaille avait fait dresser une longue table pour disposer boissons et victuailles. Cette table, posée sur un plancher provisoire, était protégée par une sorte de pergola construite pour l’occasion, une construction légère faite de troncs de bouleaux supportant un toit fait de canisses en osier. Des luminaires y étaient attachés, qui éclairaient les victuailles, car le curé Meslier avait émis le souhait que les fêtes organisées pour célébrer sa vie fussent exclusivement nocturnes, afin que les convives puissent contempler l’aube plutôt que le crépuscule.

À proprement parler, personne ne fut invité. On se passa le mot, voilà tout, et chacun sait qu’on ne passe pas le mot à n’importe qui: à part messieurs les curés de Guignicourt et Boulzicourt (qui s’étaient occupés de le faire inhumer, à peine froid et sans la moindre cérémonie, dans le jardin de la cure), on ne vit personne d’important, mais il ne manqua pas à l’hommage un seul des indigents de la paroisse, dont Jean Meslier avait si souvent tenté d’adoucir le sort. On but jusqu’à l’aube et lorsqu’une lumière rose commença de pointer derrière la ligne des collines, on déboucha le dernier champagne.

Une heure plus tard, la fête finie, chacun pâteux rentra chez son chez soi, la glotte écumante et le pas indécis, rendant grâce au curé d’avoir une dernière fois pensé à ses paroissiens (encore aujourd’hui, à Étrépigny et dans les environs, on parle de “boire comme pour un curé mort” pour qui se livre à l’excès bachique).

Pleurs et pluie

Depuis Étrépigny donc, il pleurait sans cesse… Un pleur paisible, qui se mêlait à la pluie et dont Cronfestu sentait le sel à la commissure des lèvres. Cela avait commencé par un hoquet et cela ne s’arrêtait plus. Cronfestu pleurait sans raison évidente, il en avait honte, et il avait encore plus honte de le cacher à Norbert; il ne comprenait pas…

Norbert, tout à son idée fixe, ne se rendait compte de rien. Son attitude durant la semaine à Étrépigny avait sans cesse oscillé entre l’indifférence et la muflerie. S’il avait consenti à faire halte quelques jours, ce n’était pas pour les funérailles du curé : c’était d’abord et avant tout parce qu’il sentait qu’il avait besoin de se reposer. Il n’était pas encore tout à fait remis de l’épisode de La Haye, ses mâchoires le faisaient encore souffrir et, comme il sentait que l’affaire serait difficile, il voulait être tout à fait guéri pour continuer le voyage. Cronfestu avait d’ailleurs bien compris que la seule chose qui intéressait son ami, c’était de rallier Montmaur le plus vite possible et d’y arracher son fils des griffes de Ninon la Mort. Comme il comprenait également que désormais, Norbert avait pris le dessus sur Lazare… Face à Cronfestu se dressait dorénavant un homme résolu, frémissant d’une colère froide, maître de son destin et de ses envies, taciturne, raide, égoïste.

Cronfestu savait bien qu’il avait sa part dans cette transformation, et il prenait les silences de Norbert pour l’expression du dépit et du mépris. Était-il autre chose qu’un traître? Norbert était-il encore son ami?

“Je m’en fous”

Et cette pluie! Oh, cette pluie!
Percé de partout, Cronfestu pensait à l’ouvrage du curé, qu’il avait emballé dans une toile cirée et glissé dans ses fontes. Que lui était-il passé par la tête pour accepter de se charger de ce brûlot? Ah ça, pour sûr, cela n’avait pas plu à Norbert, qui l’avait fusillé du regard. Non qu’il fût bigot, bien sûr, mais simplement qu’il n’en avait strictement rien à faire de savoir si Dieu existait ou pas, ou s’il était catholique ou protestant, juif ou musulman, athée stupide ou libertin irréligieux. Norbert croirait à Qui lui rendrait son fils, c’était entendu. Celui-là aurait cinq ou six messes par semaine, plus les extras, des ex-votos, tout ce qu’Il voudrait, mais d’abord, il s’agissait de lui rendre son petit. Dans le fond, la seule chose qui reliait Lazare à Norbert, c’était l’amour paternel. Et donc, lorsque Cronfestu s’était ouvert du problème à Norbert, il avait obtenu cette réponse lapidaire: “Je m’en fous”. Ceci lui avait fait regretter de n’avoir pas cédé aux supplications de ce prêtre qui, sorti de nulle part, s’était accroché à leurs basques, peu de temps après leur départ d’Étrépigny.

– N’avez-vous pas un manuscrit que l’on vous a confié?

– Non point. Que me baillez-vous là?

– Ah seigneur, par tous les saints du Paradis, vous savez ce dont je parle! Le curé Meslier ne vous a-t-il pas entretenu d’un certain ouvrage?

– Vraiment? je ne vois pas.

– Me laisseriez-vous fouiller dans vos fontes? Si quelqu’un l’y avait glissé sans vous en avertir…

– Écoutez-moi, mon père, je suis à cheval, et vous à pied. J’avance. Hors de mon chemin!

– Je vous somme de descendre de selle et de me remettre cet ouvrage! Ne craignez-vous donc pas d’être maudit?

– Je le suis depuis trop longtemps pour m’en inquiéter encore, curé! avait conclu Cronfestu, qui avait continué sa route sans plus se retourner malgré les imprécations du saint homme: “Dieu vous maudisse, misérables païens, Dieu vous maudisse!” Quant à Norbert, il n’avait semble-t-il prêté aucune attention à l’incident, encore que les vociférations du prêtre restèrent longtemps audibles, jusqu’à tant que sa voix ne portât plus, soit qu’elle s’enrouât, soit qu’ils fussent assez éloignés.

– Eh bien, c’est fait, nous voilà maudits, avait alors ricané Cronfestu.

– Pardon? De quoi me parlez-vous? avait dit distraitement Norbert.

Ce voussoiement, dont Lazare se servait autrefois par jeu, avait crucifié Cronfestu; il avait laissé tomber la discussion. Les deux hommes avaient continué en silence. Cependant, comme un écho funeste, le cri du prêtre résonnait encore aux oreilles de Cronfestu lorsque Beaune apparut enfin aux deux hommes: “Maudits, soyez maudits! Que l’enfer vous engloutisse! Vous êtes maudits!”

(à suivre)
Eh bien, voilà un voyage qui ne semble pas tourner à l’agrément. Mais ce n’est qu’un début. Après la pluie peut venir le beau temps. (Ou un temps encore plus mauvais.) Nous voici, détrempés, à Beaune, où Cronfestu… Mais chut, n’en disons pas plus!

Le chapitre 29 sera mis en ligne le vendredi 11 décembre 2020

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