Chapitre 29

Au loin sous la pluie, une ville. “Nous y sommes, dit Cronfestu, c’est Beaune. Nous pouvons y faire halte, j’y connais quelqu’un.”

“Il n’en est pas question, répondit Norbert, qui laissa tout à coup éclater sa mauvaise humeur. Je connais vos haltes, je connais vos connaissances: dans cinq jours, nous y sommes encore! C’est à croire que vous n’avez jamais fait autre chose que vous acoquiner avec des forbans! Où que je vous rencontre dans ma mémoire, ce n’est qu’en compagnie de coquins, de malandrins, de soiffards, de sodomites, de laissés-pour-compte, de pirates, de mécréants et d’assassins, tous gens de peu d’honneur et de peu de foi, vous en conviendrez. Et parmi toutes vos glorieuses connaissances, la pire de toutes se trouve être celle que vous avez élevée comme votre propre fille et qui a volé mon fils! Je ne vous demande pas de me suivre! Je connais ma destination, c’est Montmaur! Il n’a déjà plus de mère, je vous le rappelle! Je vais chercher mon fils, vous comprenez, je ne visite point, je vais chercher mon fils! Alors, Beaune, une fois pour toutes, c’est une halte dans un relais de poste, une nuit courte, des chevaux frais et en route! Il n’est pas question de rendre visite à qui que soit, fût-ce un curé en rupture de religion qui vous lègue un encombrant manuscrit, un vieux pirate repenti ou que sais-je encore!”

Cronfestu baissa la tête. Cependant, il n’était plus tout à fait prêt à laisser passer un orage qu’il pressentait confusément depuis leur départ de La Haye, quelques jours après l’enlèvement d’Antoine, lorsque les deux hommes avaient longuement et franchement échangé leurs souvenirs.

Monsieur Giboulot fournit la meilleure moutarde du Royaume de France!

“Il ne s’agit pas de cela! Tout d’abord, Monsieur Giboulot n’est pas à proprement parler de mes amis, du moins de la sorte que vous décrivez avec tant de hargne: c’est un marchand de moutarde respectable et respecté, un édile, dont la moralité est au-dessus de tout soupçon. Je ne le connais que parce qu’il fournit la meilleure moutarde du Royaume de France et que je professe le respect du produit! Je vous apprends, Norbert, que vous avez à plusieurs reprises dégusté cette moutarde lorsque vous étiez mon hôte, et que vous vous en régalâtes! Quoi que vous en pensiez, je vous rappelle que je suis d’abord et avant tout un apothicaire: mon métier consiste à fournir mes clients en plantes, pâtes, onguents, drogues, décoctions, cataplasmes et infusions diverses. Je veux les meilleurs produits! C’est pourquoi je fus en contact avec lui. Il n’y a aucune autre malice dans nos relations, d’ailleurs épisodiques. Ensuite, je vous prie d’éviter des raccourcis hasardeux: non seulement mes amis en valent bien d’autres en ce qui concerne l’honneur et la foi – et vous ne vous étiez encore jamais plaint de l’aide désintéressée qu’ils nous ont fournie – mais encore je ne suis pas à l’origine de la mésaventure que subit votre fils. Je n’ai plus rien à voir avec Veyrand, et ce depuis des années. Quant à Ninon la Mort, parlons-en! Je ne l’ai pas élevée seul et c’est justement parce que je m’opposais à la manière dont elle menait sa vie que nous sommes brouillés. Alors, si nous en sommes à l’heure des déclarations, je vous proclame que quoi que vous fassiez, rien ne m’empêchera d’aller rendre visite à mon fournisseur! Vous m’entendez, rien! Vous ne voulez pas venir? Ne venez pas – cela nous évitera votre mauvaise humeur ou votre impolitesse – et retrouvons-nous demain matin à l’entrée de la ville. En ce qui me concerne, c’est décidé, je ne dors ni à la belle étoile ni dans un lit collectif farci de poux, de puces et de punaises: je demande l’hospitalité à mon fournisseur, je m’alimente d’autre chose que d’un horrible brouet rebouilli, je dors dans des draps propres et si ce luxe suprême m’est permis, je me prélasse dans un bain et fais laver mon linge et décrotter bottes et manteau! Le bonsoir, monsieur!”

Surpris par cette brusque diatribe, Norbert croisa le regard de Cronfestu. Il y lut la sincérité en plus d’une vraie détresse. Il ne lui en fallut pas plus pour se souvenir de ce que l’apothicaire avait déjà fait pour lui depuis toutes ces années: “Je te présente mes excuses, Augustin, mes propos sont excessifs, dans ma hâte de cheminer vers Antoine, j’ai sans doute été injuste… Je te suis!”

Le roi de la moutarde et son petit prince piqué

Tistet Giboulot était un homme bien installé dans la société beaunoise. Descendant d’une longue lignée de vignerons (dont il avait conservé les goûts et l’érubescente protubérance nasale), il avait fait fortune en se lançant dans la production de moutarde, une vingtaine d’années plus tôt. C’était un petit homme rond, pieux et tranquille, dont le caractère ne rappelait en rien l’agressivité du condiment dont il était le roi. Incroyablement chanceux en affaires, Tistet Giboulot avait été affligé de tous les malheurs familiaux. Sa femme était morte en couches en mettant au monde son quatrième enfant, le seul qui lui restait à présent, car la fièvre lui avait emporté les trois premiers, en une contagion fatale. Le brave homme avait noyé son chagrin dans le travail et avait prodigué une affection redoublée à son cadet, sa véritable raison de vivre.

Or, quelques jours auparavant, ce gamin avait été piqué par une abeille. Rien d’inquiétant de prime abord, jusqu’à ce que la piqûre s’infecte et que l’enfant développe un phlegmon. Amené aux hospices de Beaune, il y avait été soigné par une incision. L’abcès avait été réduit mais l’infection s’était mise dans la plaie. La fièvre était accourue et, quelques heures plus tard, l’enfant perdait connaissance. On prévint le père que c’était sans doute la fin en le ramenant chez lui, afin qu’il mourût au sein de sa famille. C’est pourquoi Tistet Giboulot se trouvait au désespoir lorsqu’il lui fut annoncé que deux voyageurs, dont un nommé Augustin Cronfestu, attendaient dans le magasin (avec cette pluie, on n’avait pas jugé bon de les faire attendre au-dehors).

En quelques rapides enjambées, Tistet Giboulot descendit les escaliers des appartements privés et déboula dans le magasin. “Mon cher Cronfestu, c’est le ciel qui vous envoie! Vous me voyez dans les pires tourments. Mon fils, oh, mon fils! Une infection, une fièvre, le voilà mourant! Oh, oh, et je devrais y croire. La mort! La camarde! Oh, oh, oh non, qu’elle me prenne plutôt moi! Il est là, en haut, en proie aux fièvres, les médecins ne peuvent rien faire pour lui. Oh, comme je prie le Seigneur!”
Le pauvre homme ne tenait pas en place. Durant le long de son monologue, il avait réalisé quatre allers et retours entre la porte et les deux hommes, tandis que son regard allait sans cesse de Cronfestu au plafond (car nous pensons toujours plus volontiers que les dieux se cachent dans les moulures plutôt que sous les tommettes).
Norbert interrompit cette pestellade d’un brusque geste. Il posa son tricorne sur une petite commode, se défit de sa large redingote, encore dégouttant de pluie et apostropha le moutardier: “Monsieur, dit-il, je suis médecin. Conduisez-moi à votre fils!”

Miracle cria-t-il

“Un miracle, c’est un miracle. Vous êtes un saint! Je dois votre arrivée à la bienveillance du Seigneur. Oh, oh, j’ai tant prié! Ces deux jours furent les plus longs de ma vie. Mon fils, mon fils, vivant! Vi-vant! Oh, c’est grâce à vous, mes sauveurs! Que puis-je… Comment vous remercier?”

Norbert ne répondit pas tout de suite, se contentant de sourire. Il posa sa main sur la tête du petit garçon et dit: “Je pense qu’il a désormais surtout besoin de repos. Il faut qu’il mange aussi, mais ne le gavez pas. Toutes les heures, en guise de boisson, vous lui ferez avaler une bolée de tisane de thym et de sauge. Pour son pansement, vous renouvellerez l’emplâtre de miel. S’il fait de la température, vous lui donnerez à nouveau un bain tiède. Je crois que d’ici une semaine, il sera sur pied. Vous me ferez donner des nouvelles par monsieur Cronfestu, n’est-ce-pas?”.

Resté dans l’ombre de son ami, Cronfestu toussota à son tour.

“Pour ma part, je pense que nous pouvons effectivement parler de miracle, avança-t-il. Enfin, Riquet est tiré d’affaire, nous pouvons nous remettre en route… Et cette maudite pluie qui n’a pas cessé…”

“Certes, certes, dit le marchand, en se frottant les mains, vous êtes arrivés avec la pluie, mais, pour moi et mon Riquet, vous fûtes plus bénéfiques que le soleil. Après la pluie, le beau temps! Je vous ai fait préparer vos affaires, tout est sec ou remplacé… Je vous ai fait fournir deux mules de plus et j’ai fait reposer les chevaux, de la sorte, vos bagages vous encombreront moins. À ce propos, j’ai un problème avec les affaires de monsieur Cronfestu. C’est au sujet de votre livre, enfin…

– Ce n’est pas moi qui l’ai écrit, répondit brusquement Cronfestu. On me l’a confié. (Baissant la voix). Je ne l’ai pas lu. Cela ne me concerne pas! Je dois l’amener en sécurité à Paris, pour qu’il soit examiné, mais mes affaires m’envoient vers le Midi. Nous allons à Marseille…

– Je vois, fit le marchand, et d’où cela provient-il?

– Nous tenons le manuscrit du seigneur de ce village, afin de le transmettre au collège ecclésiastique du Cor Christi, qui se chargera d’étudier et de combattre le venin contenu dans ces pages. C’est une mission très discrète.

– Si je puis me permettre, reprit Giboulot, le livre va s’abîmer avec cette pluie. Je vais le mettre en sécurité, n’en parler à personne et, lorsque vous reviendrez de Marseille ou lorsque vous me le ferez savoir, je vous le rendrai. De quelque manière qu’il vous plaira. Comme cela, vous voyagerez en sécurité, sans avoir à vous préoccuper de ce brûlot.

– Excellente idée! avait conclu Norbert.

– C’est entendu, reprit Giboulot, je le garde. Il sera en sécurité dans mon office, auprès de mes livres de compte, dans mon coffre personnel. Maintenant, mes amis, permettez-moi, en guise d’adieu, de vous inviter à ma table!”

Goûtons voir si ce vin est bon

Le repas tirait sur sa fin. Après les gougères au fromage de chèvre, il y avait eu des escargots, des rognons à la moutarde, puis le bœuf bourguignon, enfin les fromages et le pain d’épices, chaque plat étant élégamment assorti du meilleur: Saint-Véran – couleur jaune transparent, attaque franche, vin sec, minéral, cependant onctueux (quelque chose qui rappelait à Cronfestu des souvenirs de brise dans les arbres fruitiers, quand le printemps éclate en fleurs discrètes); Aligoté – toujours ce goût de silex, cette pâleur dorée avec, plongeant dans la même prairie, une idée de marguerite et d’achillée sternutatoire trempées dans le jus de citron (mais Cronfestu n’a pas le temps de pousser plus loin sa rêverie, Giboulot, fier comme un paon, lui glisse “Amusant, n’est-ce-pas, c’est une nouveauté, un cépage que nous avons obtenu en croisant notre pinot noir et le gouais”); Pommard (“et alors, qu’en pensez-vous, mon cher?” Norbert ne dit rien, car le vin lui rappelle étrangement la peau, l’odeur, les caresses, Flora… ce n’est sans doute pas une rêverie que le prude marchand serait prêt à entendre mais un jour, ils en ont bu une bouteille, dont les dernières gouttes avaient parfumé le nombril de l’aimée; lequel, lapé en conséquence avant d’inverser les syllabes); Givry – fruits rouges, pointe de prune, épices, réglisse (Norbert et Cronfestu, gavés de parfums et de goûts, sentent pointer l’écœurement, Giboulot fait un signe, hèle le domestique “Apportez-nous une coupe de champagne, nous faisons une pause”); pour finir Gevrey-Chambertin – cassis, cerise et cuir pour porter l’époisses (la torpeur envahit les trois hommes, il est l’heure de la sieste).

L’ascension solaire

Au matin suivant:

– Adieu, monsieur de Cronfestu, que Dieu vous bénisse d’être passé céans! Quant à vous, monsieur le médecin, je ne saurais jamais assez vous remercier de ce que vous aviez fait pour mon fils… Sans vous… Oh, oh! Prenez ceci. Et puis-je, pour vous mettre en train, vous inviter à vous débarbouiller? Je ne vous ai pas fait goûter ce petit vin de Maranges.

– Ma foi, si ce n’est pas abuser… le coup de l’étrier, alors! Il est vrai qu’il serait dommage de ne pas taster une dernière fois de vos prodigieux nectars.

– Ma foi, on s’y fait, n’est-ce-pas? Ce vin fait la fierté de ma famille. Mais attention, mes chers amis, comme l’a dit la Supérieure des hospices au maître de notre confrérie, lequel souffrait de la goutte: “Vous aimez bien tout ce qui est bon, c’est très mauvais!”

Les trois hommes éclatèrent de rire. Tistet Giboulot servit une dernière rasade. On se remit en route (avec quelques heures de retard, pour être précis, mais respecter le savoir-faire impose d’achever les bouteilles entamées et de saucer les assiettes où des œufs en meurette avaient surgi comme par miracle).

Égayés, Norbert et Cronfestu constatèrent en montant en selle que le soleil brillait à nouveau en montant dans le ciel.

(à suivre)
La route de Montmaur n’offre pas que des répits. Mais l’heure est à l’optimisme. Malgré un départ un peu plus tardif que prévu, où logeront, la nuit prochaine, nos deux heureux séchés par l’astre du jour?

Le chapitre 30 sera mis en ligne le 18 décembre 2020

Laisser un commentaire