Chapitre 30

Dix jours s’étaient écoulés depuis le départ de Beaune, et le soleil n’avait pas cessé de briller. Toutefois, si les conditions du périple qui conduisaient nos deux héros vers Montmaur s’étaient améliorées, le voyage ne s’était pas déroulé comme ils l’espéraient, en raison des inondations gigantesques que les pluies diluviennes avaient provoqué dans le sillon saônien, lesquelles inondations empêchaient maintenant toute navigation fluviale. Du coup, il avait été nécessaire de continuer la progression à cheval, via des routes secondaires, puisque la voie terrestre principale qui longeait la puissante rivière était également submergée.

Le projet initial – descendre la Saône de Châlons à Lyon puis le Rhône jusque Valence – était donc impossible, sous peine de perdre un temps précieux. Par conséquent, ayant franchi la Saône avec grand péril à proximité de Mâcon, Norbert et Cronfestu prirent la direction de Bourg-en-Bresse. Leur nouvelle intention était de cheminer entre Bresse et Bugey, repiquer sur le Rhône, longer la frontière avec les États sardes en se tenant à droite du Guiers. Là, arrivés dans le Dauphiné, ils s’immisceraient dans les Alpes après Grenoble, entre les massifs de Taillefer et du Vercors, par la vallée du Drac. On ne s’aventurerait en haute montagne qu’à proximité immédiate de Montmaur, puisque Cronfestu, craignant les sentinelles de Ninon, voulait déboucher dans la vallée du Petit Buech par le semi-désertique plateau du Dévoluy (dont un sommet, matérialisé par le Pic de Bure, surplombait majestueusement les tours du château de Montmaur). Norbert avait acquiescé. Oui, oui mais faisons vite.

Ils se retrouvèrent à patauger dans la Dombes dont les étangs fourmillaient de bestioles ailées

En réalité, cet itinéraire était une folie. Norbert et Cronfestu ne firent pas dix lieues qu’ils se retrouvèrent à patauger dans la Dombes, dont les mille étangs fourmillaient de tant de moustiques et de bestioles ailées que les deux hommes avaient l’impression de traverser en permanence un nuage vrombissant. Les étapes furent dès lors harassantes et les nuits pires encore puisque les deux hommes ne pouvaient trouver le sommeil, harcelés sans cesse par les suceurs de sang. Les chevaux et les mules, aveuglés par les hordes d’insectes, souffraient les mêmes maux; on dut se séparer des mules à Saint-Nizier-le-Désert.

Dès lors, tout partit à vau-l’eau.

Norbert faisait tout ce qu’il pouvait pour masquer son exaspération et son impatience mais il avait de plus en plus de difficultés à supporter les errements de Cronfestu. Il avait l’impression que son vieil ami avait perdu ses repères, son sang-froid et sa lucidité, en bref la boussole. Chaque question qu’il posait sur l’itinéraire provoquait chez Cronfestu des réponses confuses et des indications imprécises sur la direction à suivre. Un coup, il fallait aller à dextre, un coup à sinistre et, si d’aventure un détail remarqué par lui seul lui semblait annonciateur d’une bonne ou mauvaise fortune, Cronfestu modifiait sur le champ le parcours prévu. La progression s’en ressentait, évidemment, et Norbert tentait de récupérer le temps perdu à marche forcée, ce qui épuisait les bêtes.

Norbert ne reconnaissait plus son ami. Cronfestu, autrefois pilier de la raison, devenait superstitieux, s’en remettant à la bonne fortune en dépit du bon sens. Malheureusement, Norbert n’osait pas le contredire, pressentant que la manifestation de son dépit provoquerait des effets pires encore que les inattendues foucades de son ami. Il avait un peu honte de la dureté qu’il avait affichée à son égard.
Et puis, perdu dans un pays inconnu, en route vers une destination lointaine, que ferait-il si Cronfestu reniait ses engagements et le plantait là, en lisière des Alpes narquoises? Il se sentait à la fois pieds et poings liés à son ami et, bien qu’il ne se l’avouât pas, responsable de son sort.

La marche des chevaux, la marche des chevaux…

Épuisés, les deux hommes avançaient les yeux mi-clos, le dos bombé, roulant des épaules au rythme de la marche des chevaux. Le moindre heurt les extrayait de cette torpeur, les plongeant dans une légère angoisse: et si ces petits accès de catalepsie les jetaient à bas de monture? Sans doute pour ne pas devenir fou et comme Cronfestu était incapable de soutenir la discussion, Norbert passait des heures à tenter de se remémorer son passé. Il en avait maintenant une vision éclaircie.

Choses acquises: il était né à la fin du siècle précédent dans une paroisse du Gévaudan, à proximité de Langogne; ses parents étaient des paysans protestants qui avaient été tués par les soldats du grand Roy; il avait été emmené de force à la ville. Depuis lors, son jardin d’enfance ne lui était plus jamais apparu qu’en rêve: un pays collinéen de forêt basse, aux chênes courts et grêles, parsemé de pierres grises et d’herbes folles, sur lesquelles il avait le souvenir de s’être allongé, le dos dans la végétation, afin de regarder le jeu des rayons perçant la frondaison vert clair. Il lui en revenait maintenant des éclats, comme si un rayon vert venait frapper les facettes taillées d’un diamant qui se balancerait avec mollesse au rythme du vent.
Non, vraiment, il était remonté jusqu’au débouché de la mémoire, le premier moment précis où l’on peut se figurer soi-même comme étant à la fois acteur et spectateur de l’action: il n’y avait rien de plus. Plus loin, plus haut, plus vague s’étendait ensuite la grande plaine des sensations, ce qu’il nous reste de ce que nous avons frémi entre la stupeur de nous tenir debout, l’empilement des surpassements, la découverte et la vulgarisation des choses et des sentiments, les réminiscences, les fragrances inconnues. Un terrain sur lequel il ne fallait pas s’aventurer.

Son premier souvenir précis remontait à cet après-midi ensoleillé où il avait été poussé dans l’atrium de l’hôtel de maître marseillais dans lequel le père et la mère l’avaient accueilli. Il devait avoir à l’époque quatre ou cinq ans, c’était difficile à dire. La mère avait tenté de le consoler et il l’avait haïe pour cela. L’enfant avait mordu, le père lui avait fait montrer le chat-à-neuf-queues, inaugurant de la sorte des rapports haineux qui débouchèrent, à l’âge de quinze ans, sur les premières fugues.

Les escapades ne menèrent jamais l’adolescent bien loin: Norbert Lachassaigne filait vers le Vieux-Port et tentait, chaque fois sans succès, de s’embarquer sur un navire. L’adolescent était connu de tous. Entravé, on le ramenait en riant chez le notaire, qui récompensait grassement les chasseurs de prime (Norbert les eût tous tués).

Après la punition corporelle, un tourment pire attendait Norbert, qui était de supporter la scène de larmes que lui infligerait la mère. Il l’entendait arriver dans le couloir, accompagnée du toc-toc-toc des semelles de cuir et des sabots sur le pavé dur, elle frappait à la porte.

Toujours il ne répondait pas, elle entrerait quand même, les joues luisantes. La mère se tordait les mains, interrogeait le Seigneur, vomissait des imprécations. Puis se jetait aux pieds du lit où Norbert était étendu comme mort. Sanglots silencieux… sanglots audibles… la bête échevelée se relève! Norbert ne bougeait pas plus évidemment: pas un geste, pas une parole, concentré qu’il était sur la douleur qui lui cassait les reins. Alors, cette pleureuse l’embrasserait, lui reprocherait sa froideur et son ingratitude, puis pleurerait encore (le garçon détestait cet air de chien battu, ces yeux surmontés de sourcils qui se rejoignaient en accent circonflexe, cette voix geignarde). Enfin, lassée par son indifférence, la mère se maudirait d’avoir été bréhaigne – assurément, un vrai fils ne lui eût point valu tous ces tourments, il avait mérité la punition.

Une apparition inattendue de Dieu

Et Cronfestu, où en était-il?
Cronfestu était dans une chapelle.
C’était la première fois.
Il avait compris.


C’était la révélation.
Dieu lui était apparu.
Gloria in Excelsis Deo!

Au début, il n’avait rien compris. Une idée fit son chemin.
Il était pardonné.

Que savons-nous du départ? ou commence le chemin de Damas? Même dans cette fatigue, même dans cette douleur incessante qui lui donnait l’impression qu’on lui coulait du plomb dans la bouche, par toutes les béances de ses ratiches déchaussées, même dans toute cette ignominie, Il était quelque part. À quel moment l’avait-Il pris sous Son aile? Seigneur, depuis bien longtemps sans doute, fermant les yeux sur le péché comme un père bienveillant, purifiant de Son haleine bénie les miasmes dans lesquels il se complaisait, peignant d’un blanc de neige la noirceur de son âme. Il avait aimé des hommes! Le souvenir de leurs mains, de leurs corps, de leurs sexes érigés était une insulte à son immaculée pureté. Seigneur, pardonnez-moi! Que de bricolages avec sa conscience! Seigneur, le bric me brûle, le brac m’ard! Il était pardonné. Il fallait qu’il le soit. Maudit, maudit, il était damné. On ne pardonne pas qui se livre au vice! Lui oui. Il avait bu, il avait juré, il avait craché sur la Bible, il avait perpétré le meurtre, pratiqué tous les vices, commis tous les péchés. Mais Il savait qu’il était innocent, car il ne Le savait pas, qu’il ne pouvait Le reconnaître, c’était pourtant simple!

L’envoi de ce livre maudit était une épreuve dont il était sorti victorieux. Et bien sûr, l’incroyable déroulement des faits s’éclairait maintenant de sa lumière céleste. Le départ, c’était sans doute ce bouge à Ostende, où il avait été miraculeusement sauvé et puis, cette succession qui l’avait mené de porche en porche jusqu’à Étrépigny. Ce livre était maudit! Évidemment! Et ce déluge qui s’était arrêté dès lors qu’il en avait été débarrassé… Et cet enfant sauvé… Combien de signes, Seigneur, combien de signes?

Les moines de Saint-Bernardin

Sur ces rêveries, les deux hommes arrivèrent en vue d’une charmante petite ville installée au débouché d’une petite cluse. La ville était constituée de deux paroisses, Rastreins-Vallée et Tech-Tudons, qui fermaient l’accès à un espace qu’on aurait dit vaste de cent lieues. Ce domaine appartenait jusqu’au dernier caillou à une puissante abbaye qui y avait prospéré. Les moines faisaient là profession de silence et de pauvreté. Ils menaient une vie d’ascèse, levés à matines, courant à moitié couverts dans des couloirs glaciaux, face à la montagne, en une longue et pénible mortification. Dans toute la Chrétienté retentissaient les célébrations à la gloire du grand saint mais en nul autre endroit que ce monastère isolé ne retentissaient de chants plus purs à sa louange et à celles du Seigneur.

On veut bien croire que les pèlerins s’y pressaient en foule. Le saint qui y était célébré est encore de nos jours le patron des hommes politiques, des artificiers, des prestidigitateurs et des marchands de réfrigérateurs. Saint-Bernardin, qu’on représente encore volontiers avec une main dans un sac et l’autre montrant une poche vide, est le premier saint de l’église chrétienne à n’avoir pas connu le martyre (il est mort dans son lit à 98 ans, accompagné en son passage par un chœur de jeunes filles nues). Mais il n’avait d’abord été dans sa jeunesse qu’un jeune édile qui avait été poursuivi par les Romains, au prétexte qu’il piquait dans la caisse. C’était une calomnie, bien entendu, car il était bon chrétien et fils de bonne famille. Cependant, Bernardin risquait pire que la mort puisque la loi romaine lui interdirait, en cas de condamnation, de poursuivre sa prometteuse carrière. Bernardin ne se démonta pas pour autant et déclara que les citoyens lui faisaient confiance, en dépit des calomnies. On raconte que le jeune édile attendait tranquillement son procès et son martyre probable lorsqu’on le mit à l’épreuve. Mais Bernardin fit un miracle: face à ses accusateurs médusés, il projeta un fantastique écran de fumée, anéantissant toutes les preuves que ceux avaient ignominieusement entassées, au mépris de la Seule vérité. Miracle supplémentaire: Bernardin put se présenter à l’élection suivante, fut élu triomphalement et ses contempteurs déboutés ne furent soumis qu’à la réprobation publique (car le saint homme respectait le droit de chacun d’avoir une opinion).

– Allons dans ce monastère, dit Norbert, nous y passerons la nuit.

– Un signe, marmonna Cronfestu. Il n’y a que des signes.

– Que dis-tu, Augustin?

– Que c’est un très bon endroit pour passer une nuit. Nous y dormirons dans la joie et la bonne humeur mais surtout dans l’amour de Dieu.

– Ah, Augustin, je suis content de te retrouver! s’écria Norbert en éclatant de rire.

(à suivre)
Est-on vraiment sûr de ce qui peut se passer dans un monastère, fût-il voué à Saint-Bernardin? La suite risque de vous épater. Nous nous lèverons tôt pour aller à matines. Si toutefois nous dormons.

Le chapitre 31 sera mis en ligne le vendredi 25 décembre 2020 (un vrai cadeau de Noël)

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