Chapitre 31

Revenu de tout, Norbert tempérait systématiquement son effroi par une ironie qu’il cachait le plus souvent mais qui était depuis toujours son mode de communication avec Cronfestu. Face au silence qui ne cessait de prendre de l’ampleur depuis l’incendie, Norbert se racla la gorge et tenta un timide: “Si tu me permets cette plaisanterie, Augustin, tu sens drôlement le fagot!”.

Le regard fou, le cheveu roussi par l’effet de la chaleur, il est vrai que Cronfestu semblait un prédicateur halluciné. Il avait refusé de se débarbouiller dans l’eau de la rivière et promenait depuis cinq jours une entêtante odeur de viande fumée, le parfum du genévrier en moins. Depuis leur départ précipité de l’abbaye, Cronfestu était perdu dans ses pensées, ne s’en extrayant de temps à autre que pour murmurer une étrange litanie sur un ton à la fois lugubre et exalté. “Des signes… Il y a des signes, nous ne les voyons pas… Nous traversons notre vie comme un chemin de larmes, c’est un parcours de rose; nous semons des deuils, et la vie éclate en chaque chose… Le problème, c’est que nous ne voyons pas les signes!”

Comme un jésuite au milieu des sauvages

À la plaisanterie, certes totalement déplacée, Cronfestu répondit du geste de la croix. Le premier d’une longue série. Qui fut suivi d’un arrêt de son cheval, d’un saut à terre et d’une génuflexion qui déboucha sur une prière ardente, les bras en croix comme si Cronfestu voulait étreindre le paysage grandiose qui s’offrait devant lui. Cette fois-ci, il n’était plus possible pour Norbert de se tromper sur les intentions de son ami. Ni même de s’illusionner sur le sens de ses paroles évangéliques. Le vieil apothicaire ne plaisantait pas, il n’y avait pas une once de second degré ou d’ironie dans ses paroles: il parlait et agissait comme un jésuite au milieu des sauvages. Comme s’il avait été touché par la grâce et qu’une flamme inextinguible brûlait dans ses prunelles. Il avait beau y réfléchir, Norbert ne comprenait pas bien comment une telle chose était possible. Changer d’avis, pourquoi pas? si cette question avait d’ailleurs le moindre intérêt… mais dans ce sens-là! et de Cronfestu! et après ce qu’ils venaient de vivre, non, vraiment, effectivement, cela tenait du miracle. “Bah, pensa-t-il, cela lui passera, cela doit être l’effet de la fatigue et le contrecoup des horreurs qui s’abattent inexplicablement sur nous.”

Esprit pragmatique, ayant résolu depuis longtemps ses problèmes existentiels, exclusivement préoccupé par la poursuite de ses chimères familiales ou aventureuses, l’existence ou l’inexistence de Dieu lui passait par-dessus la tête. Même le souvenir des interrogations de Lazare à ce sujet lui semblait incongru. Comment avait-il pu chercher une réponse intelligente à une question aussi absurde? Et comment tant de gens pouvaient-ils s’étriper pour un tel motif ? Cela lui semblait un prétexte aussi insignifiant que la couleur des yeux ou la longueur des pieds. Norbert se souvenait d’ailleurs que c’était cette interrogation sur nos pulsions guerrières qui avait achevé de faire basculer le pacifique Lazare dans le camp discret mais étoffé des incroyants; revenu à sa prime identité, il ne reviendrait pas sur cette affranchissement.

Sans doute, au regard de la moyenne de l’espèce, Norbert était-il déficient en termes d’agressivité. À titre individuel, il connaissait le dépit, la colère, la rage… mais il manquait de souffle, il s’épuisait très vite. En cause son manque d’esprit de vengeance, qui le faisait placer plus volontiers son énergie dans l’exercice de l’oubli que dans celui du ressassement. Or s’il était déjà déficient à titre individuel, à titre collectif, c’était une vraie baderne. Il eût été incapable de participer au lynchage d’un frelon, même coupable d’une piqûre. Lorsqu’il avait considéré le cortège de massacres qui jalonnait l’histoire des religions, il en avait conclu que les bains de sang commis en Son nom excluaient définitivement l’existence de Dieu du champ des possibles: si Dieu n’était pas tolérant, c’est qu’il était un homme – du moins une de ses émanations – et de ce fait, il ne pouvait pas exister par lui-même. Quod erat demonstrandum, et il n’y avait là-dedans aucune raison d’en faire un fromage.

Maintenant, s’il plaisait à Cronfestu de voir la main du seigneur partout, ce n’était pas son problème. Il y avait d’autres sujets de conversation et, à franchement parler, que son ami crût à Dieu ou à diable ne changeait rien à ce qu’il avait déjà fait pour lui et ce qu’il lui devait. Le dernier sauvetage en date le prouvait encore suffisamment. Ils étaient passé à deux doigts de finir rôtis. À deux doigts d’avoir une vision plus précise des flammes de l’enfer, avait-il pensé en souriant.

Fumée blanche sur Saint-Bernardin

Brave Augustin! Norbert ne s’était rendu compte de rien. Épuisé autant qu’obnubilé, il était tombé sur sa couche, la frugale collation avalée. Il n’avait rien voulu savoir de l’office nocturne, auquel tous les pèlerins présents se réjouissaient pourtant de participer et qu’on disait à ne manquer sous aucun prétexte. Il avait été réveillé par la main de Cronfestu qui lui secouait l’épaule, tandis qu’une épaisse fumée blanche envahissait déjà la pièce. Tiré sans douceur d’un rêve inspiré par les lieux autant que par les circonstances, Norbert avait à peine eu le temps de dire: “Avons-nous un nouveau pape?” que Cronfestu le sortait du lit, lui fourrait ses affaires dans les bras et le poussait dehors. L’incendie déjà gagnait le corps central de l’abbaye, dans un fracas de poutres brisées et de plafonds s’effondrant. Ce n’est pourtant qu’au moment où ils parvinrent à s’extraire du brasier que Norbert prit véritablement conscience que l’abbaye de Saint-Bernardin était en flammes et que Cronfestu venait une fois encore de lui sauver la vie.

Nil in manibus, nil in saccis, telle est la devise du monastère

Ils eurent juste le temps de foncer jusqu’à l’écurie et de mettre leurs deux chevaux affolés en sécurité. Des flammes rouges et pourpres s’échappaient déjà des fenêtres crevées du réfectoire, dont les vitraux déchaussés par la fonte du plomb tombaient devant des boursouflures orangées – boules de gaz de l’infernal brasier ! –, laissant entendre les hurlements des pèlerins et des moines pris au piège dans le grand bâtiment. Une épouvantable odeur de viande et de poussière brûlées flottait déjà aux alentours. Norbert esquissa un geste, mais que faire et où aller? Des flammes, partout des flammes, dont il était séparé par un infranchissable mur de chaleur!

Bientôt, il perçut plus qu’il ne vit un mouvement d’air à quelques pas de lui, assorti d’un bruit sourd et mat. Se tournant dans cette direction, il aperçut la forme d’un corps désarticulé: c’était le père abbé, Eugène-Pacôme de Ramponneau, qui venait de s’écraser au sol. Le pauvre homme avait cherché son salut dans la fuite et, sans doute par déformation professionnelle, avait choisi la voie des airs. Norbert se précipita vers le malheureux abbé, qui respirait encore. Sublime et édifiante mort: celui-ci rassembla ce qui lui restait de vie pour murmurer “Nil in manibus, nil in saccis” (qui était la devise de Saint-Bernardin et dont la traduction littérale “Rien dans les mains, rien dans les poches” exprime bien la paisible sérénité du saint face à ses détracteurs), et, dans un râle d’agonie, désigna de l’index la fenêtre d’où il s’était jeté. Puis il expira et sa tête retomba dans l’obscurité.

Comble d’horreur, certains moines, soumis selon leurs vœux à l’autorité sacrée, avaient suivi le chemin de leur supérieur en cet holocauste et, comme on fait docilement la file pour déguster l’hostie, prenaient à leur tour leur envol. Dans la clarté de l’incendie, Norbert et Cronfestu les virent, les uns après les autres, soulever le pan de leur robe de bure, poser une sandale sur le rebord et, d’un coup de jarret décidé et confiant, prendre le chemin du paradis et la direction du sol. Dans le crépitement du brasier, Norbert entendait distinctement le chœur des suivants qui accompagnait chaque saut d’un mystique et polyphonique “Plus près de toi, mon Dieu!”.

Il y avait du sublime et, paradoxalement, quelque chose de printanier dans ce tableau d’enfer où les robes de bure, gonflées par le souffle des airs, semblaient des corolles de campanule s’ouvrant sous l’effet d’une céleste bise (laissant voir à nos deux spectateurs stupéfaits que certains d’entre eux portaient le costume monastique de la manière dépouillée dont, dit-on, les Écossais portent le kilt).

Ceci dit, lorsque une giclée de sang éclaboussa sa chemise, Norbert comprit qu’il ne fallait pas traîner dans les parages. Il pleuvait du moine et il risquait d’en prendre un sur la tête. Il pensa à son fils, qui avait besoin de lui. “Je ne peux rien faire pour ces malheureux, pensa-t-il, il faut foutre le camp”.
Au même instant, Cronfestu, comme indifférent à la tragédie qui se déroulait sous ses yeux, le saisit par la manche. “Il n’y a plus rien à faire, c’est trop dangereux! Les desseins du Seigneur sont impénétrables! Tant pis, il faut reprendre la route!”

Hallucinations

Plus épuisés que jamais, les deux hommes reprirent leur itinéraire sans se retourner. Les jours suivants, horrifié par ce qu’il venait de vivre, Norbert trouva le réconfort dans une rêverie qui, conjuguée à son état de fatigue, le menait à de longues hallucinations. Quant à Cronfestu, il s’était muré dans le silence, se contentant d’indiquer la direction d’un index martial; cette assurance retrouvée suffisait à Norbert, rasséréné qu’ils prissent enfin une direction constante. Juché sur sa monture, Norbert devinait la présence de son fils, quelques pas devant lui. Antoine, maintenant couché sur un lit comme lui-même à son âge, étouffait ses larmes dans un oreiller de plumes et l’appelait de sa petite voix. “J’arrive, bien sûr j’arrive, ai-je jamais rien fait d’autre qu’arriver?” lui répondait Norbert, qui cravachait son cheval. Et il ouvrait la porte de la cellule où son petit était enfermé, et il le serrait dans ses bras, et il sentait son odeur d’herbe coupée, et ils prenaient le chemin du retour, et personne n’avait l’idée ou le courage de s’opposer à leurs retrouvailles. Ninon la Mort s’effaçait devant leur résolution: d’un geste résigné, elle leur montrait qu’ils avaient le champ libre. La porte s’ouvrait sur leur liberté. Antoine serait heureux. On verrait pour sa mère, on trouverait quelque chose, on sèmerait des indices. On enverrait une lettre qui n’aurait pas de réponse. On mentirait pour la bonne cause. Préparé tout doucement à l’horrible nouvelle, l’enfant oublierait. On proposerait même à Cronfestu de les accompagner. Et puis, qui savait? qui savait si ses parents avaient survécu à l’épidémie de peste qui avait ravagé la ville dix ans plus tôt? Si cela était advenu, Norbert Lachassaigne se trouvait à la tête d’une florissante étude, propriétaire d’un hôtel de maître, seul héritier de la fortune familiale… Ils y vivraient paisiblement.

Laissant à leur gauche les sommets de la ligne de crête qui les séparaient du Dévoluy, les deux hommes franchirent le col situé entre les sommets de la Feuillette et de la Tête de Lauzon, à proximité d’un hameau misérable nommé les Granges des Forêts. Ils étaient maintenant dans la vallée du Buëch et, s’ils remontaient le torrent principal jusqu’à sa source, ils basculeraient vers le plateau calcaire qui surplombait Montmaur. Norbert sentait le but proche et résistait de plus en plus difficilement à la tentation de houspiller Cronfestu. Mais le vieil homme était au bout de ses forces. Il éprouvait de plus en plus de difficultés à tenir sur son cheval. Lorsqu’ils commencèrent de gravir les premières pentes, il en chut à deux reprises.

“C’est assez, dit Norbert, nous sommes presque arrivés. Il te faut reposer, Augustin! Nous allons redescendre dans la vallée, tâcher de trouver un endroit reculé et reprendre des forces. Nous n’en sommes plus à quelques jours. Oui, nous y verrons certainement plus clair dans une semaine…”

(à suivre)
Eh bien nous aussi, après la lecture édifiante de la suite des aventures de nos deux héros. Même si pour cela il vous faudra attendre l’An neuf. Mais qu’est-ce qu’un changement de millésime face à de tels événements? Point grand chose, en vérité.

Le chapitre 32 sera mis en ligne dans les premières heures de l’an de grâce 2021

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