Chapitre 32

Des signes, ce sont des signes et nous ne les voyons pas!» Épuisé, Cronfestu ne prenait même plus la peine de remonter sur son cheval, ni même de se garantir un minimum de confort: lorsqu’il était saisi par la diarrhée, il baissait sa culotte sur le champ et s’accroupissait près de la bête. La tête lui tournait sans arrêt.  Norbert non plus ne se sentait pas très bien. S’il échappait à la terrible foirade, les boyaux lui occasionnaient de douloureuses coliques, qu’il dissimulait comme il le pouvait, en serrant les poings ou les mâchoires. Dans ce malaise permanent, Norbert faisait de son mieux pour soutenir son ami. Du regard, il cherchait aux alentours s’il voyait les plantes nécessaires à la confection d’une tisane: myrtilles, ronces, tormentille. Hélas, dans ce désert calcaire et minéral, c’était peine perdue – une raison de plus de se féliciter d’avoir rebroussé chemin : dans la vallée, il pourrait confectionner un remède. 

Bientôt, les deux hommes aperçurent en contrebas les quelques misérables masures qui formaient le hameau du Mas-Rebuffat. Il n’y avait sans doute là que d’inconfortables habitations, mais on y trouverait à s’y reposer. On n’avait jamais vu de paysans rongés par le crétinisme, la consanguinité et la misère refuser la perspective de gagner quelques pièces d’or, contre la promesse du silence, des draps lavés de frais et quelques jours de repos. Quant à la justification de leur apparition en un endroit aussi reculé, elle était simple: l’orage grondait et aucun homme sensé ne poursuit en montagne par un temps pareil.

La bourse ou la vie

Cependant, un obstacle de taille se dressait encore entre les deux hommes et le repos attendu. Il s’agissait d’un homme, drapé dans une cape écarlate, qui était sorti d’un buisson et qui les menaçait d’une longue lance en acier. 

-Nous n’avons rien, répondit Norbert, mais nous savons nous battre! Et nous précédons une petite troupe qui n’aura aucun mal à vous réduire au silence, vous et vos séides!

L’homme à la longue cape partit d’un grand éclat de rire. 

-Vraiment ? Si vous vous battez comme vous mentez, ce sera un jeu d’enfant de vous estourbir! Nous vous suivons depuis une journée: vous êtes seuls. Votre compagnon s’épuise à chier, monsieur, vous serrez les dents. En vérité, vous faites peine à voir, il serait sans doute plus sage de vous alléger d’une bourse inutile en ces circonstances, ne croyez-vous pas ? Brisons-là, seigneur, la bourse ou la vie. 

Tout à coup, relevant la tête dans un geste brusque, Cronfestu sortit de son apathie. 

-Maudit! Soyez Maudit! Assez! Laissez-nous passer, sinon les feux des cieux se déchaîneront sur vos têtes…

-Vraiment? Le feu du ciel?

L’homme fit un geste. Un puissant coup de feu éclata à la droite des deux hommes, qui fit sursauter les bêtes. 

-Et donc, pour la dernière fois et en vous priant de m’épargner vos imprécations, je vous demande de me remettre vos avoirs monétaires, sous peine de finir vos existences sur ce sentier perdu! 

-Que le feu du ciel vous pulvérise, vous et vos certitudes! hurla Cronfestu. 

Et, juste après que Cronfestu eut dit ces mots, tandis que le bandit redressait sa lance dans un geste dépité, l’apothicaire pointa un index vengeur en sa direction. On entendit un grand claquement brusque; une lueur d’une clarté insoutenable surgit en un éclair qui semblait monter du sol; un arc électrique parcourut les airs, enveloppant Norbert et Cronfestu d’un baiser fourmillant.

Lorsque les deux hommes furent revenus de leur ébahissement, ils n’aperçurent plus, à la place du bandit, qu’un corps carbonisé et fumant, recroquevillé sur la lance. 

-Ainsi périssent ceux qui s’opposent aux volontés du Seigneur, dit Cronfestu. 

Sitôt le tumulte de l’éclair dissipé, des grosses gouttes commencèrent à tomber. Dans les broussailles, on entendit le bruit d’une fuite précipitée. C’était le complice de l’infortuné bandit qui prenait la fuite. Les deux hommes le virent jeter son tromblon et prendre le chemin d’une vallée annexe, en une course éperdue.

-Merci Seigneur, fit Cronfestu, et il se signa. Ne sachant plus, bouleversé par ce qu’il venait de vivre, Norbert se signa aussi et recommanda son âme à la Vierge Marie, comme on le lui avait appris à Marseille. 

Philanthropie dorée

L’état de Cronfestu s’était brusquement aggravé. Le vieil homme était maintenant incapable de s’alimenter et refusait les tisanes que Norbert confectionnait pour lui. Il venait à peine d’accepter de rejoindre le lit qu’on lui avait préparé. Tandis qu’il était allongé, les yeux rivés au plafond, Norbert lui tamponnait les lèvres desséchées d’un linge humide, qu’il trempait dans une décoction de consoude.

À l’arrière-plan, les paysans silencieux contemplaient l’agonie, serviteurs zélés et curieux qui tentaient de prévenir les besoins du moribond ou les demandes de l’accompagnant. Cette sollicitude agaçait Norbert, qui en savait l’origine dans la promesse de les munir d’or. Il se serait bien vengé de la mort prochaine de son ami en les passant un par un par le fil de l’épée, ces Rebuffat, individus rapaces et bornés dont la disparition ne susciterait sans doute que peu d’émotion. Un haussement d’épaules, tout au plus. Qui les regretterait?

Cronfestu allait mourir. Norbert ne pouvait rien y faire. Il entendait son ami délirer sans parvenir à le calmer. Dans son tourment, Cronfestu s’abîmait en reproches incessants, qui ébahissaient Norbert, comme s’il eût livré toutes ses pêchés dans l’oreille d’un confesseur complaisant, avide de nouvelles turpitudes. Le jeune homme se serait bien passé de ces aveux confus, décousus, où il avait du mal à distinguer le vrai du faux, l’ironie du remords, l’histoire de la légende, le passé du présent.

Cronfestu s’accusait de tous les maux de la terre, se disait maudit et, dans la même phrase, sauvé. Il était l’instrument de la rédemption, le purificateur, celui qui avait connu Sodome et qui avait livré Gomorrhe aux flammes!

-Comprends-tu, Norbert, comprends-tu, Dieu m’a envoyé dans cette abbaye du diable, je n’étais que l’instrument de sa volonté. C’est lui qui a allumé la torche, tandis que ces suppôts se laissaient aller à toutes les ignominies!

-Calme-toi, Augustin, pour l’amour de Dieu, calme-toi. Il faut te reposer.

-Des signes, des signes! C’est le combat du jour et de la nuit!  

D’un geste tremblant, Augustin Cronfestu, savant apothicaire, pirate repenti, humaniste inavoué, sybarite assumé, tendait une main crispée vers le plafond. Entre les lattes disjointes du plancher du fenil, des touffes de paille semblaient être les racines d’un monde céleste.   

La mort n’est qu’un délire

Les herbages envoyaient l’odeur de l’été; des mouches bourdonnaient; le soleil faisait luire la rivière, chauffait les ardoises. Cronfestu, revenu dans la pièce, s’endormait doucement, bercé par le bruit métallique de la pluie. Les gouttes de l’orage finissant semblaient égrener des secondes distendues, à la manière d’une horloge ralentissant à la fin de la course du balancier. Des coups de cloche le réveillèrent; on devait sortir des vêpres et, quelque part, un cortège se mettait en branle, accompagné par le son du glas. Le délire de Cronfestu tomba. En songeant à la funèbre procession, il la sentait sur ses talons, comme s’il l’eût précédé de quelques pas et, comme un cerf traqué par la meute, il jetait de fréquents coups d’œil en arrière. Il vit bientôt la colonne spectrale.

Tous les forbans anonymes, les paysans retors, les bourgeois hypocrites et les aristocrates dévoyés qu’il avait croisés sur sa route marchaient sur les flancs. De là provenait le sourd martèlement, tandis qu’au milieu s’avançaient premièrement: l’équipage du Hardi, armés de leurs couteaux et mousquets, parés à l’abordage, le curé Meslier, bedeau d’enfer brandissant une croix enflammée qui ondulait au rythme de la marche, un chef indien questionné sur les côtes du Venezuela, dont le teint cuivré était rehaussé par les coulées de sang qui ruisselaient de ses yeux crevés, lequel chef à grande plumes était escorté de trois éphèbes nus, aux cheveux blonds et bouclés, qui jetaient dans l’air des feuilles de roses; Veyrand, les bras écartés, semblait organiser la musique des tambours; et deux encenseurs se retournaient à chaque pas vers le Saint-Sacrement, que portait, sous un dais de velours ponceau tenu par quatre boucaniers, Michel de Grammont dans sa belle redingote.

En songeant à la funèbre procession, il vit bientôt la colonne spectrale.

Un flot de monde se poussait derrière, occupant toute la largeur du pont d’un vaisseau qui lui semblait être la Sémiramis; et le cortège s’avança encore, prêt à le submerger. Une sueur froide mouillait les tempes de Cronfestu. Norbert l’épongeait avec un linge, en se disant qu’un jour il lui faudrait passer par là.

Le murmure de la foule grossit, fut un moment très fort, s’éloignait.

Une fusillade ébranla la masure. C’étaient des soldats espagnols saluant le cortège. Cronfestu roula ses prunelles, et il dit, le moins bas qu’il put: «Des signes, il n’y a que des signes, et nous ne les voyons pas». Il lui semblait que le timbre de sa voix ne lui appartenait plus, et ces inflexions nouvelles se confondaient avec celles de Coco, le perroquet de Tape-à-Gaille. Sortant de nulle part, le volatile l’effleurait maintenant de ses ailes crissantes, voletait de ci de là dans la pièce, se posait au pied du lit et remontant vers lui, lui picotait le corps tandis qu’il répétait, presque imperceptiblement: «Dieu est amourrr, Dieu est patience, Dieu est justice»; Cronfestu reprit l’antienne dans un tremblement de panique.

Son agonie commença. Un râle, de plus en plus précipité, lui soulevait les côtes. Des bouillons d’écume venaient au coin de sa bouche, et tout son corps tremblait. Bientôt, il distingua le chœur des moines de Saint-Bernardin, les voix claires des enfants, la voix profonde des hommes, la stridulation des insectes ailés, le chant des lavandières. Tout se taisait par intervalles, et le battement des pas, que des flaques de sang amortissaient, faisait le bruit d’une progression dans un marécage, bouche avide et sanglante dans laquelle les hommes abandonnaient sans ciller leurs membres inférieurs.

Campêche parut à l’horizon. Cronfestu haussa le col pour apercevoir, au fond de la baie bleue, l’objet de toutes les convoitises. «Eh bien mon garçon, nous y sommes» dit alors Ninon, qui parlait avec la voix de Grammont.

Le cortège s’avançait encore, montait comme une inondation. Au milieu de ce vomissement d’unijambistes, Cronfestu s’aperçut lui-même, nu au milieu d’un transept baroque, comme magnifié sur un ostensoir. Installé à quatre pattes, l’anus ignoblement offert à la concupiscence d’une troupe d’hommes hilares – Veyrand, Dikke Bart, Norbert et quelques inconnus – qui tenaient leurs sexes en main et l’inondaient de leurs semences extatiques. Derrière cette petite troupe, la robe de bure relevée, quelques-uns des moines de Saint-Bernardin pratiquaient les plaisirs buccaux, profanant de leurs giclées indignes les guirlandes vertes qui pendaient depuis l’autel, orné d’un falbala en point d’Angleterre. Il y avait au milieu un petit pot de moutarde enfermant des reliques, deux orangers dans les angles, et, tout le long des flambeaux d’argent et des vases en porcelaine, d’où s’élançaient des tournesols, des lis, des pivoines, des digitales, des touffes d’hortensias. Ce monceau de couleurs éclatantes descendait obliquement, du premier étage jusqu’au tapis se prolongeant sur les pavés ; et des choses rares tiraient les yeux. Un coffre ouvert scintillait de mille fulgurances : c’était là des lapis, des vermeils, rubis, émeraudes, topazes beiges, sequins dorés, thalers grisâtres, des monceaux d’argenteries, des colliers de perles, des bagues grosses comme des bousiers figés par les griffes de l’orfèvre. Coco, caché parmi des roses, ne laissant voir que son front bleu, pareil au profond d’un vitrail, déféquait sur cette collection.

Les pirates, les Nieuportois et des enfants de chœur se rangèrent sur les trois côtés de la cour. Grammont gravit lentement les marches, et posa sur la dentelle son grand soleil d’or qui rayonnait. Tous s’agenouillèrent.

Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant à pleine volée, glissaient sur leurs chaînettes. Une vapeur d’azur monta dans la pièce. Cronfestu avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son cœur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s’épuise, comme un écho disparaît; et quand il exhala son dernier souffle, il crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête.

Ainsi mourut le vicomte René de Triviers, alias Augustin Cronfestu, confiant dans la rémission de ses péchés. 

Ici s’achève la légende. Oncques ne se perdit un pareil herboriste.

(à suivre)

Que pourra le malheureux Norbert, seul, contre Ninon la Mort, qui lui a volé son fils? Enfin, seul… N’est-il pas tombé en un lieu pire que l’enfer?

Le chapitre 33 sera mis en ligne le vendredi 8 janvier 2021

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