Le tintamarre intérieur (70)

Les pâtes aux tellines (I)

L’annonce inattendue

Le dernier voyage que fit Cécilia Vignol de son vivant la ramena d’Arles en Terre-Adélie. En moins de quarante-huit heures, elle semblait plus défaite et plus rassérénée, le corps encore un peu plus fatigué mais l’esprit au repos.

– Alors? Comment ça s’est passé? Pas trop épuisée?

– Cela fait déjà beaucoup de questions. Je vais t’expliquer. En peu de mots, c’est vrai, je suis épuisée. Au début ça s’est plutôt mal passé avec Nicolas. C’est un peu comme si j’avais épousé son bourreau. Je lui ai dit que je comprenais très bien qu’il t’en veuille et qu’il m’en veuille. Que je t’aimais et que j’avais trop longtemps refusé de l’admettre. Il était buté dans son idée d’enfant jaloux. Tu vas le voir… Il a changé. Il est beaucoup plus beau, il s’est aminci. Il perd un peu de ses cheveux. “Mais je t’aime toi aussi. Je voulais te le dire mais je savais que tu ne me croirais pas tout à fait. Tu es mon fils. Tu me ressembles. Tu as mes yeux. Les mêmes longues mains.” Il a posé ses mains sur les miennes et a hoché la tête positivement. “Vous avez été si dégueulasses avec Papa. Même avec moi, tu as été dégueulasse. Tu as décarré au loin, tu m’as obligé à choisir en pensant que j’avais déjà fait mon choix. Comment voulais-tu, avec ça, croire que je t’étais indispensable?” 

Elle s’arrêta et soupira avant de reprendre:

– “Je n’aime pas Thomas tout de même, a-t-il ajouté. C’est le type qui sait tout! Il s’est toujours un peu moqué de moi, je l’agaçais, et puis son grand dadais de fils, là, tout le temps fourré avec ma sœur, lui ressemblant plus que moi. Il s’est tu deux secondes et m’a questionné: C’est peut-être sa sœur?”. “Mais non, sot, ça te tracassait? C’est la fille de ton père, pas celle de Thomas. Anne-Lou et Xan sont si peu frère et sœur qu’ils sont amants.” J’ai expliqué. Au bout de deux ou trois minutes de rumination, il m’a dit: “Ce n’est pas qu’un au revoir à me donner, Maman. Tu veux aussi me réconcilier avec eux, les Vignol. Je ne sais pas si je peux.”

Les enfants sont arrivés en même temps dans leurs deux voitures. Je n’ai jamais su s’ils s’étaient fixé rendez-vous. J’avais dressé la table dans la Maison Claire. Alexandre avait amené du champagne frais et réclamé de pouvoir servir l’apéritif.

– Je suppose, commença-t-il, que vous devinez tous ce qu’Anne-Lou et moi avons à vous annoncer? Eh bien ce n’est pas faux mais c’est incomplet. Voilà, on voulait vous dire qu’Anne-Lou est enceinte. Vous allez être grands-parents. Et toi, Nicolas, oncle, forcément. On l’a fait exprès, ne croyez pas que c’est un hasard.

Je craignais un peu les violons mais ce n’était pas le genre de la maison. Nous avons tous fait comme si c’était la chose la plus attendue au monde. Cette nuit-là, pourtant, la future grand-mère dormit très mal.