Le tintamarre intérieur (72)

Les pâtes aux tellines (III)

La recette d’Adélie

J’avais fait, ce soir-là, des pâtes aux tellines. La recette en est simple. Vous prenez des tellines bien fraîches, vous les débarrasser de leur sable, vous les faites revenir dans une grande poêle avec un peu d’ail, quelques tomates coupées en dés et du persil, de la coriandre ou du pistou, selon la richesse de votre herbier, un rien d’huile d’olive et éventuellement, un filet de vin blanc. Pendant ce temps, mettez à bouillir l’eau des pâtes, de préférence des pâtes longues; vous ne salez pas trop l’eau. Les pâtes cuites, vous égouttez soigneusement et vous les versez dans un grand plat, tiédi si possible; puis vous les parsemez de vos tellines, vous mélangez et vous servez avec un fromage râpé sec et piquant. Le vin de cuisson ou un rouge frais accompagnent parfaitement.

J’avais cuisiné des pâtes aux tellines sans aucune arrière-pensée. Tous les deux, nous aimions ce plat et Cécilia Vignol n’ayant plus d’appétit, je m’efforçais de lui préparer ce qu’elle préférait.

– Qui t’a donné cette recette? me demanda-t-elle alors que j’arrivais à table, près du figuier.

– Adélie.

– M’étonne pas, dit-elle, songeuse. Tu m’en avais fait la première fois que j’ai dormi ici.

– Oui. Encore heureux que j’en avais pêché un plein seau le matin! Tu te souviens, Cé, les pêches miraculeuses, ces années-là, à l’Espiguette? Il suffisait de ratisser le sable avec les doigts, au bord de l’eau. C’était merveilleux!

Le silence se fit. Elle essayait d’avaler de bon appétit mais elle abandonna très vite.

– Chaque matin je me réveille en regrettant de n’être pas morte durant la nuit. Et chaque jour je me dis c’est le dernier, il faut que ce soit le dernier, et puis la vie me rattrape misérablement, je me dis que j’en profite encore un tout petit peu et j’attends la nuit suivante et le lendemain, tout est encore plus rétréci. J’attendais un soir de rayon vert mais il n’arrivera jamais, un soir resplendissant où la mort aurait l’air, comment dire?, presque joyeuse – mais elle a une sale gueule et tous les jours sa sale gueule est pire que la veille. Il ne se passera plus rien, je le sais, et je cherche le courage qu’il faut pour mourir. Et je ne le trouve pas. J’enrage. Elles étaient bonnes, tes pâtes aux tellines. Comme la première fois. La boucle est bouclée.