Chapitre I

Sur le port, on n’en sut pas plus. Le capitaine du “Fend-les-Flots” restait à bord. Quant aux trois marins qui en issirent lorsque le navire toucha le port, ils se refusèrent à toute conversation, se bornant à acheter des marchandises de première nécessité et à rembarquer le plus vite possible. Ceci fait, le navire leva l’ancre et partit se positionner à quelques encablures. Telle une princesse à contempler, le “Fend-les-Flots” y resta ancré durant trois journées consécutives, ondulant lascivement au rythme de la houle. Au quatrième matin, il avait disparu.

On sut peu de temps après que le fin vaisseau avait caboté vers le nord, atteignant Hôpital deux jours plus tard. Là, dans l’ancien repaire des corsaires à fleur de lys, six hommes avaient mis pied à terre et, sur un geste de l’homme qui les attendait sur le quai, s’étaient chargés d’embarquer huit petits canons de marine. On les avait installés par paire, quatre sur chaque bord, deux à l’avant, deux à l’arrière. De la vitesse en moins, de la puissance en plus! Et comme on savait de surcroît que six hommes, réputés pour être d’anciens pirates, avaient rejoint l’équipage lors de cette escale clandestine, il n’en fallut pas plus pour que le gouverneur de la colonie (dont le siège s’était alors déplacé à Léogane) fût averti.

Cependant, lorsque les soldats envoyés par Gaspard de Goussé de la Roche Allard, Grand’croix de l’Ordre de Saint-Louis, se rendirent sur place, ils ne récoltèrent pas d’autres indices. Le “Fend-les-Flots” s’était évaporé. De sa plus belle plume, le gouverneur entrepris de relater les faits à son supérieur, le très habile et facétieux Maurepas, secrétaire d’État à la marine.

Flûte alors

Quinze jours plus tard, des guetteurs signalèrent l’arrivée d’un autre vaisseau,de plus grande dimension, qui resta au large. Cependant, il ne fut guère difficile, en raison de sa forme ventrue et à sa hauteur sur l’eau qui lui donnait un air de sabot flottant, d’identifier le navire comme étant une flûte hollandaise d’une capacité d’au moins 300 tonneaux. Une chaloupe fut descendue et une dizaine d’hommes s’y installèrent en bon ordre. Immédiatement et dans une synchronisation parfaite, les rames se mirent en action; bientôt, on fut au quai et des mains se tendirent.

Comme de coutume, les Hollandais n’avaient presque rien à charger, mais, chose beaucoup plus rare, ils n’avaient rien à vendre non plus. Il fallut attendre la soirée et la tournée des bordels pour connaître la raison de leur présence à Petit-Goâve.

À Léogane, ce trois décembre 1729, à trois heures de relevée

Monseigneur,

Il semble que les faits que je vous ai relatés dans ma dernière missive concernant l’apparition du “Fend-les-Flots” méritent la plus grande attention. Il m’a en effet été rapporté qu’une flûte hollandoise, armée pour la course, a accosté en face du Petit-Goâve. À l’exception d’un créole nommé Man-fou-pa, tous les membres de l’équipage, estimé à cent hommes, parloient le hollandois et sembloient appartenir à cette nation.

Il n’est pas douteux que ce traffic soit à mettre en lien avec l’affaire dont je vous parlois précédemment, puisque lesdits Hollandois sembloient très intéressés à la localisation dudit vaisseau, qui reste introuvable.

Une autre affaire a causé un grand effroy et dérangement en notre colonie, qui n’est peut-être pas sans rapport et qu’il me semble donc opportun de vous rapporter avec les détails afférents.

À la suite d’une attaque sur une plantation située au Grand Morne, le sieur Jacques Jamme, son épouse et leur fils Louis furent occis durant leur sommeil. Ce triple crime est resté sans explication mais a eu pour conséquence que quatre autres fermiers ont derechef abandonné leurs domaines éloignés pour rejoindre la colonie. On suppose qu’il s’agit de l’œuvre d’une bande de malfrats intéressés à la revente des nègres mâles, car cinq d’entre eux ont été enlevés, cependant point les deux femelles et les trois jeunes qui y étoient avec eux et qui furent occis également.

J’ai aussitôt arrêté les mesures nécessaires à la deffense des exploitations isolées. Les effets qu’une reprise des activités sournoises ou brutales des anciens corsaires et boucaniers auroit sur le commerce de notre colonie seraient tels que Sa Majesté en verroit son développement inversé.

Je ne saurais trop vous exprimer, Monseigneur, combien il fut difficile de triompher de la langueur dans laquelle la colonie se trouvoit jadis et des efforts consentis pour y développer la production, or il seroit préjudiciable pour tous de voir se ranimer la flibusterie, tant nos voisins en seroient irrités et que nos affaires en souffriroient.

Je vous supplie de vouloir bien être persuadé que nous diligenterons tous nos efforts pour limiter les activités interlopes de certains habitants de la colonie de Saint-Domingue. Cependant, la mission dont je suis chargé se verroit grandement facilitée par l’envoy de l’escadre promise.

Je suis avec le plus profond respect
votre très humble et très obéissant serviteur,

De Goussé de la Roche Allard,
Gouverneur”

Merde alors

Pour la vingtième fois de la nuit et pour la millième fois sans doute, Veyrand se pencha sur les deux manuscrits. Il fit un effort considérable pour ne pas céder à l’exaspération et les déchirer. Et si Ninon avait eu raison? Si ces papiers n’étaient que des leurres? Ah, que n’avait-il Grammont sous la main, il lui aurait certes fait passer le goût des énigmes!

Prime du Triangle gravir le Grand Morne
Poser deux pieds crochus sur la Montagne de la Pichelotte

Féconds sont Tierce et Sixte, et la Dîme enrichit


En second vient du trio qui va à l’essentiel
Voguer trois mois pluvieux vers Hispaniola, fontaine de la Richesse

Le second et septième séduisent la Fortune.

Il avait tout essayé, tout retourné, tout tenté, tout examiné, recommencé encore, insisté ensuite, repris l’étude enfin, creusé ses méninges, torturé ses souvenirs, relu ses notes et revu ses hypothèses… En vain. L’énigme était hors d’entendement. N’était-il qu’un imbécile, obsédé par des chimères, incapable d’atteindre son objectif? Peut-être. Ou plutôt, sans doute s’était-il trompé sur toute la ligne.

De rage, le vieil homme abattit son poing sur la table; elle ne trembla même pas. Veyrand était sans force, définitivement usé par les aventures et les désillusions; un sexagénaire sans souffle et sans avenir; le moindre effort lui coûtait; il sentait qu’il ne ferait plus illusion très longtemps. Surtout, il se sentait affreusement seul. Pourtant, lorsqu’il fut remonté sur le pont du “Fend-les-Flots”, au lieu d’aller échanger quelques mots avec le pilote, il parcourut lentement l’espace qui le séparait de la proue.

Accroché aux haubans, il lui fallait enjamber les corps endormis de son équipage, une quinzaine de forbans sans frontière, à part égale d’origines française, anglaise et hollandaise, qui se regardaient en chiens de faïence et dont il avait le plus grand mal à se faire respecter. Il manqua de trébucher à trois reprises, se rattrapant à grande peine et douleur. Une folle envie lui vint de piétiner tous ces ingrats. Coûtant cher, naviguant mal et obéissant peu, ils étaient indignes d’un tel vaisseau. Son vaisseau. Tout ce qui lui restait.

Quelques minutes plus tard, lorsque la position debout devint insupportable pour son nerf sciatique, il entreprit de s’asseoir à la naissance du beaupré. La nuit était splendide, sans nuages, et la mer était calme: la lune luisait en double, bientôt ce serait la saison sèche. Il aurait pu… Veyrand s’abîma un peu plus dans la rêverie.

Alors rien

À la vérité, il ressassait. Il ressassait, Veyrand. Il ne s’arrêtait plus de ressasser. Les mystérieux vers de Grammont résonnaient sans cesse, accompagnés de visions impromptues, sans rapport avec le trésor. Le vieil homme faisait le compte des occasions ratées, gâchées, avec une acuité qui entretenait la colère qu’il éprouvait pour l’humanité entière. À titre personnel, il ne regrettait rien. Non, rien de rien, je ne regrette rien, se disait-il, ni le mal qu’il avait fait, tout cela lui était bien égal. Il n’avait bénéficié d’aucun privilège et s’était fait tout seul, psalmodiant cette nécessité maintes fois vérifiée: je me fous du passé, je repars à zéro. Personne ne l’eût aidé, pourquoi diantre aurait-il aidé les autres? Nul remords. Non, ce qui le tarabustait, c’étaient plutôt les circonstances; il avait manqué de clairvoyance, de patience et de chance; les occasions n’avaient pourtant pas manqué.

Pour couronner le tout, il s’était fait berner par cette petite salope de Ninon la Mort! Tout avait été trop facile. Comme un imbécile, il avait foncé tête baissée dans le piège. Il avait couru où il n’y avait rien, rien de plus que dans la tombe creusée par Congo, c’est-à-dire rien de rien, rien du tout.

En cet endroit précis, une bizarrerie géologique faisait surgir une fontaine de la falaise, laquelle se jetait dans une profonde vasque.

Sitôt qu’il avait déchiffré “Fontaine de la Richesse”, Veyrand avait pourtant cru comprendre. Il connaissait en effet l’endroit, qui était un lieu-dit sis non loin du Grand Morne. En cet endroit précis, une bizarrerie géologique faisait surgir une fontaine de la falaise, laquelle se jetait dans une profonde vasque d’où s’écoulait un petit ruisseau: une pichelotte, comme disaient certains des membres d’équipage! Un lieu idéal pour planquer un magot!

Bon, si cela s’était justifié de plomber Congo, il aurait sans doute dû emmener Mafumba. Cela avait été une erreur de l’abandonner à La Haye. Il aurait été utile. Il devait savoir ce que recherchait Congo, le nègre étant comme son père.

Car à la Fontaine comme ailleurs, Veyrand avait fait creuser en vain. On avait tout tenté. Il avait d’abord fallu se procurer les esclaves dans la petite plantation. On n’avait gardé que les mâles, cinq gars costauds, habiles au maniement des outils. Puis, sous la menace des armes, forcer les nègres à dresser une sorte de palissade pour détourner le flux des eaux. Sonder la vasque. En vain. Ensuite, dans un rayon de dix pieds, creuser profond. On y avait consacré trois jours d’ouvrage harassant, sous une chaleur écrasante. En vain également. Les trous n’avaient servi que de fosse commune à la main d’œuvre.

On avait piteusement rembarqué. Depuis, les hommes grognaient.

Bientôt ce serait le quart suivant, puis l’aube. Il n’était pas prudent de se reposer tandis que la plus grosse partie de l’équipage serait éveillée: il fallait rejoindre la cabine. Péniblement, Veyrand s’agrippa au hauban à sa portée. Le cordage s’amollit d’abord sous la traction – pas de vent ou presque – puis, lorsqu’il le sentit plus rigide, il se hala vers le haut. Sa fesse lui faisait horriblement mal. Dans la pénombre, Veyrand détailla le chemin inverse. Il s’agissait de ne pas se foutre à l’eau et d’éviter d’avoir à faire une trop large enjambée. Il considéra sa route. Il faudrait d’abord esquiver le trio couché au pied du mat.

Le trio? En second vient du trio qui va à l’essentiel.

Un. Deux. Trois.

Un triangle présente trois côtés.

Prime du Triangle.
En second vient du Trio.

Qui va à l’essentiel, c’est-à-dire au trésor. Un trio pour l’essentiel, un troisième manuscrit! Il lui manquait encore un parchemin! Et cette sale bête le savait!

Veyrand résista difficilement à l’idée de mettre incontinent le cap sur la vieille Europe. Il avait désormais une dernière chose à régler avec Ninon la Mort.

(à suivre)

Mais que ne le fait-il? Et quels sont ces mystérieux Hollandais n’ayant rien à vendre?
Et que devient Norbert, orphelin de Cronfestu?
Les mystères et questions pullulent.
Espérez que je vous en dirai plus…
Les espoirs n’engagent que ceux qui y croient!

Le chapitre II sera mis en ligne le vendredi 15 janvier 2021

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