Chapitre II

Aussitôt, celui-ci donna les ordres convenus. Le drapeau espagnol fut hissé au pavois, le pilote infléchit la course et commença de tirer des bords comme si le bateau tentait précipitamment de fuir, dans un cap exactement opposé à celui du “Fend-les-Flots”.

Le piège était sans doute grossier; au vu cependant de la différence de vitesse et de maniabilité entre les deux bateaux, il était illusoire d’imaginer que la lourde flûte hollandaise eût pu rattraper le navire de Veyrand: aussi l’avait-on adopté à une large majorité. On espérait que Veyrand, appâté par une proie ventrue, allait prendre le navire pour un bateau de commerce espagnol et se risquer à l’attaquer. Si ce dernier tombait dans le panneau, il donnerait donc la chasse et lorsqu’il serait à portée de canon, avec un peu de chance, on pourrait l’atteindre et l’immobiliser. Le pari n’était pas perdu d’avance. Mais les hommes imaginent et le destin décide: si les choses se conclurent par le dénouement attendu, elles ne se passèrent pas du tout comme prévu.

Espagnol? Hollandais?

En effet, presque aussitôt – le temps nécessaire à organiser la manœuvre – le cotre entama la poursuite du bateau hollandais mais au lieu de hisser le sinistre pavillon noir, il arbora bientôt le même pavillon espagnol que sa proie supposée. De surcroît, lorsque le rapide vaisseau eut réduit de moitié la distance qui le séparait de la flûte, il commença d’émettre des signaux lumineux puis remplaça son pavillon espagnol par un drapeau blanc, comme pour signifier qu’il n’avait aucune intention belliqueuse. Puis lorsque la flûte hollandaise fit demi-tour et arbora le pavillon noir à tête de mort, le “Fend-les-Flots” accueillit cette volte-face en hissant le pavillon hollandais!

Assurément, cet étrange manège ne ressemblait à rien de normal et décontenança l’équipage du “Slimme Duif”. Derrière les bastingages où ils s’étaient planqués pour dissimuler leur nombre, les forbans bataves se perdaient en conjectures. Par le biais des moqueries et des opinions dominantes, celles-ci se réduisirent bientôt à l’alternative: soit le capitaine du “Fend-les-Flots” était suicidaire soit, beaucoup plus probable, ce stratagème cachait la volonté d’en découdre. Dans ce cas, cela signifiait que le petit vaisseau était beaucoup plus fort qu’il n’y paraissait et qu’il comptait pallier sa moindre puissance de feu par une ruse inconnue, arme particulière ou supériorité militaire. En gros, il valait sans doute mieux éviter la confrontation !

Des hommes comme les autres

Il n’en fallut pas plus pour faire vaciller la volonté des pirates. Les premiers appels à la prudence s’élevèrent aussitôt. En effet, s’ils vivaient à la marge de la société et de ses règles, les pirates n’en restaient pas moins des hommes assez ordinaires, qui ne désiraient rien tant que de vivre hors de la misère… et qui craignaient de perdre la vie. À l’instar des médiocres, ils étaient forts avec les faibles, et faibles avec les forts. Or chacun d’eux savait, depuis la fin de la guerre de course, qu’il n’y avait pas plus féroce et immortel qu’un militaire diligenté par sa hiérarchie: on en tuait un, il en revenait dix, qui pendaient chacun cent malheureux pour l’exemple. En somme, les pirates avaient depuis longtemps compris qu’ils étaient largement dépassés en cruauté, en résolution et en nombre par l’appareil militaire des grands états; il valait mieux ne pas se frotter à eux. Tout compte fait, la fuite était sans doute préférable; on se passa le mot et on désigna un homme pour l’aller indiquer au capitaine.

Si leur lâcheté et leur médiocrité attestaient de l’humanité des pirates, elle se manifestait également dans l’étonnante capacité qu’ils avaient à palabrer dans l’adversité, avec la perte de temps que cela suppose. Certes, la question de savoir s’il fallait fuir ou non avait son importance, mais en l’occurrence, c’était déjà trop tard.

Bon meneur d’hommes, le capitaine indiqua à l’émissaire de son équipage que la proposition de fuir était sans doute la meilleure option, mais qu’elle n’était plus d’actualité. Si ce maudit cotre était rempli de fusiliers décidés à la confrontation, il faudrait de toutes façons combattre. D’une voix de stentor, il ordonna que l’on chargeât les canons et les fusils. C’était chose faite depuis longtemps, mais ses ordres clairs et précis n’avaient d’autre objectif que de ragaillardir les volontés défaillantes. Chacun y puisa la volonté qui lui manquaient. Les poings se crispèrent à nouveau sur les haches d’abordage. La tension restait toutefois à son comble sur le “Slimme Duif”.

Seul Mafumba et le capitaine, celui-ci muni d’une longue vue, semblaient échapper à la nervosité générale. Bien sûr, la sérénité du capitaine n’était que de façade, mais cela était suffisant pour les hommes. Qui ne demandent en somme jamais rien d’autre que d’être exhortés ou consolés, même par le biais d’une posture mensongère ou fantaisiste, tant nous préférons toujours sa formulation hypocrite à la révélation nue d’une vérité décourageante.

Quant à Mafumba, il connaissait trop bien Veyrand pour imaginer un seul instant que le “Fend-les-Flots” pût dissimuler une compagnie de fusiliers marins. De plus, par les informations qu’il avait glanées à chaque escale de la poursuite, il connaissait à peu près l’identité des membres de l’équipage (les Anglais exceptés, que Veyrand avait dû recruter dans les bas-fonds de Southampton). Il pressentait que ces hommes étaient plus attirés par l’appât d’un gain facile que par la loyauté envers un maître qu’ils détestaient probablement tous en secret. La suite des événements lui donna raison.

Au poteau

Le “Fend-les-Flots” portait bien son nom. À pleine vitesse, il atteignait aisément les vingt nœuds, ce qui était presque le double de ce dont était capable le “Slimme Duif”. En un quart d’heure, il avait rattrapé la flûte.

Bientôt, les deux bateaux furent sur le point de se croiser. Dans sa longue vue, le capitaine hollandais vit alors que les marins du “Fend-les-Flots” faisaient de grands gestes, comme s’ils voulaient lui montrer quelque chose.

Ce quelque chose, c’était quelqu’un: Marius Veyrand était ligoté au mât du cotre. Les hommes d’équipage s’étaient mutinés. Voilà qui était bien à propos! Bientôt, les deux navires furent bord à bord. C’étaient des deux côtés des manifestations de joie et d’amitié; on passait d’un navire à l’autre sous les ovations, avant de s’embrasser. Ce manège dura une bonne demi-heure, le temps nécessaire à l’équipage du “Fend-les-Flots” d’expliquer à leurs confrères ce qui s’était passé.

Ce matin-là, Veyrand avait convoqué l’équipage. Contre toute attente, il n’était plus question de déterrer un trésor à proximité, mais bien de mettre le cap vers la vieille Europe. À un marin qui manifestait son incrédulité, Veyrand avait répondu par l’insulte et la menace. C’est à ce moment précis que le navire hollandais était apparu, haut sur l’horizon. Les hommes, effectivement leurrés, voulaient tenter leur chance; Veyrand s’y opposa avec morgue. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase: le marin insulté se leva d’un bond et assomma Veyrand; dorénavant, le capitaine avait changé d’identité; on donna la chasse. Lorsqu’ils se rendirent compte que le “Slimme Duif” était également un bateau pirate, les marins de Veyrand, empêtrés dans leur victoire, résolurent naturellement de se joindre à leurs frères de fortune.

Toutes les planches ne sont pas de salut

Veyrand ne fut pas long à être jugé. Mafumba, dont le propos était traduit par le capitaine hollandais, dressa de Veyrand le portrait du traître sans pitié qu’il avait toujours été. L’équipage du “Fend-les-Flots”, que Veyrand avait poussé aux pires atrocités, ne démentit pas. De plus, ajoutèrent-ils, tout cela avait été fait pour rien, car ils n’avaient trouvé aucun trésor. Veyrand était un vilain menteur!

De pitié, on n’en manifesta pas plus à son égard qu’il n’en avait jamais eu pour les autres et Veyrand fut condamné au supplice de la planche, Mafumba ayant indiqué qu’il avait déjà été marroné et qu’il ne fallait plus lui laisser aucune chance de survie. Veyrand eut beau supplier, pleurnicher, promettre à tous la juste part dans le trésor qu’il était sur le point de trouver, il n’obtint pas la vie sauve. Que du contraire! ses promesses lui valurent d’être soumis à la torture, jusqu’à ce qu’il avoue ce qu’il savait du trésor de Grammont; on lui prit les deux parchemins; on l’essorilla – une oreille par parchemin – et on lui entailla les narines pour faire bonne mesure. C’est le pourpoint ensanglanté et les yeux bandés qu’il fut ligoté, amené sur le bastingage et, de là, poussé sur la planche par Mafumba en personne.

Il sentait ployer la planche et suppliait de plus belle

Veyrand ne fit pas deux pas sur le morceau de bois qu’il s’y assit. Le vieux pirate pleurait beaucoup, gémissait plus encore, promettait des merveilles. Il avait juste peur de mourir. La manifestation de sa terreur réjouissait Mafumba, qui voyait enfin sa vengeance aboutir. Le jeune créole avait pris le temps, tandis qu’il était encore attaché au mât, de révéler à Veyrand qu’il attendait cette occasion depuis des années, exactement depuis le jour où il avait assisté, caché dans les broussailles et muet d’effroi, à l’assassinat de Congo, le nègre qui l’avait élevé. Depuis ce jour noir, lui avait-il indiqué, il avait attendu patiemment que sonne l’heure de la vengeance, endurant toutes les humiliations, endossant le rôle du fidèle lieutenant et semblant danser comme la musique funèbre orchestrée par Veyrand le commandait alors qu’un enfer vengeur bouillait dans son cœur.

Et maintenant, c’était l’heure.

Mafumba s’était saisi d’une longue gaffe et, de la pointe métallique qui en garnissait l’extrémité, piquait le flanc de la vieille crapule. Pouce par pouce, Veyrand s’éloignait du bord. Il sentait la planche ployer de plus en plus et suppliait de plus belle. Les hommes riaient beaucoup de ce spectacle pathétique et priaient Mafumba de ne pas faire trop vite. Et comme ce dernier leur fit savoir que les pleurs, supplications et imprécations de Veyrand lui cassaient les pieds, les oreilles et une partie du corps nécessaire à la production du liquide séminal, deux d’entre eux sautèrent prestement sur la planche, se saisirent du supplicié et le ramenèrent sur le pont. Là, on lui arracha la langue, qu’on jeta à la mer, puis on le repoussa sur la planche dans les hourras et les éclats de rire. Ceux-ci redoublèrent lorsque on vit apparaître des ailerons de requin dans le sillage du bateau. Attirés par le sang, les squales frôlaient gracieusement la coque du grand bateau, les nageoires effilées, flèches grises dans la mer turquoise. Après un bon moment de ce jeu cruel, dès qu’il perçut que les requins s’impatientaient, Mafumba, d’un geste brusque de sa gaffe, abrégea le supplice. Veyrand tomba à l’eau dans une courbe grotesque, les mains liées dans le dos. Un bien disgracieux plongeon, observa-t-on.

Aussitôt, le tumulte cessa. Chacun se précipita pour apprécier la suite du spectacle. Ce fut trop bref: Veyrand n’eut pas le temps de sentir ses poumons manquer d’air, ses tempes se gonfler comme si toutes ses veines allaient exploser, il n’eut pas le temps non plus de songer à la grande injustice dont il était une fois de plus la victime. Il y eut un remous, deux éclaboussures et quelques éclairs gris, puis une tache de sang dans un bouillonnement infernal.

Facit horror sententias

Un silence glacial succéda à ce tableau d’horreur, rompu par la voix éraillée du vieux maître d’équipage. C’était un ancien clerc muni d’une canne et d’une jambe de bois, sagace et sentencieux, qui parsemait chacune de ses prises de paroles de citations latines que personne ne comprenait. En l’occurrence, s’étant penché par dessus bord, il déclama, tout en brandissant la canne qui lui servait de troisième patte: Horror ingens spectatores perstrinxit. Puis, clopinant, il tourna le dos à la scène et retourna à son quartier.

– Il a dit quoi, là? demanda le capitaine à Mafumba.
– C’est ti’é de Vi’gile, je cwois.
– Tirrré de Virrgile? Le type qui écrrivait en latin? répondit le capitaine, qui roulait autant les r que Mafumba les esquivait, vous connaissez le latin ?
– Peu de choses, on m’en a appwis quelques bwibes, répondit le taciturne créole.
– Oui bon, et ça veut dirre quoi alorrrs ?

Mafumba prit son souffle et, prenant bien soin de prononcer toutes les lettres, énonça sentencieusement: horror ingens spectatores perstrinxit signifie une horreur immense étreignit les spectateurs, je pense que c’était à pwopos.
– Je vois… fit le capitaine, et vous avez récupérrré votrre accent!
– Vous avez quelque chose cont’e les accents?
– Non, non, bien sûrr ! C’est plutôt bien trrouvé comme phrrase!
– Il y en avait une autre…
– Allez, mais dis-le alorrs!
Abyssus abyssum invocat: l’abîme appelle l’abîme.
– Vous pouvez me le rrépéter? je vais clouer le bec à Derrdebeen!

“Mais s’il n’y a pas de trésor?”

Ce furent ensuite quelques heures de discussion soutenue sur les deux navires. Que fallait-il faire? On convenait que la perspective de mettre la main sur le trésor de Grammont était alléchante mais les avis sur sa réelle existence divergeaient beaucoup, la plupart des marins n’y croyant pas du tout.

Comme on espérait la possibilité d’une reprise de la guerre entre les Provinces Unies et l’Espagne, la plupart des marins opinaient qu’il était sans doute plus rentable de gagner Saint-Barthélémy et d’y attendre tranquillement la reprise de la guerre de course plutôt que de se risquer à une traversée transatlantique sans autre horizon qu’un hypothétique raid sur Montmaur, dont personne ne connaissait la localisation exacte, par ailleurs (et en considérant que Veyrand n’avait pas menti sur ce point).

Finalement, on opta comme souvent selon sa nationalité. C’est ainsi que le “Fend-les-Flots” perdit la partie hollandaise de son équipage, qui rallia la flûte, laquelle ne perdit que Mafumba et Deerdebeen. Seuls les Français et les Anglais acceptèrent d’accompagner le créole et le latiniste distingué dans leur périple, soit contre la promesse de vendre le bateau sur les côtes barbaresques, ce qui produirait un juteux bénéfice, soit contre la promesse de partager le magot en part égales.

(à suivre)

Eh bien Marius Veyrand disparu, ne croyez pas que la seule Ninon la Mort reste candidate à l’invention du trésor. Ni que tout trésor doit être inventé. Il en est qui sont réels, comme un fils, par exemple, n’est-ce pas, Norbert?

Le chapitre III sera mis en ligne le vendredi 22 janvier 2021

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