Chapitre 2

Une demi-heure ne s’était pas écoulée depuis le départ de Norbert et Veyrand qu’on frappa violemment à la porte de la petite maison au creux des dunes. Trois coups, pan ! pan ! pan !, puis, comme on jugeait sans doute qu’il n’était pas nécessaire d’attendre plus longtemps, on fit un signe à l’homme, un géant qui tenait dans ses mains une hache d’abordage d’un format inhabituel, c’est-à-dire que l’outil était beaucoup plus grand qu’à l’ordinaire. Une cognée large de deux paumes, à laquelle s’opposait une pointe effilée de la longueur d’une dague, le tout fiché sur un manche qui avoisinait les quatre pieds. Pourtant, dans ses paluches immenses, l’objet semblait revenu à des dimensions normales. La Pogne fit tourner son arme gigantesque et, de bas en haut, lâcha son premier coup. Au cinquième, la porte, définitivement disloquée, vola en éclats. La Pogne y enfonça la botte pour finir le travail, puis, à la main, finit sans effort apparent d’arracher les planches des pentures. Son travail achevé, il fit un signe du bras et céda le passage à qui l’accompagnait.

La Pogne fit tourner son arme gigantesque et, de bas en haut, lâcha son premier coup. Au cinquième, la porte, définitivement disloquée, vola en éclats.

On entra dans la masure d’un pas félin, un pistolet à chaque main, suivi par le gorille. Quant à qui, il était de taille moyenne, vêtu de sombre, chaussé de longues cuissardes de cuir noir enfilées sur un pantalon serrant, la taille fine serrée par une solide ceinture apparaissant par l’entrebâillement de la veste ; il était ganté et enveloppé dans une immense cape. Toutefois, ce qui marquait au premier regard, c’était le chapeau à larges bords, orné de quatre plumes d’autruche teintes en rouge (à vrai dire, le seul élément coloré du costume), qui coiffait un masque de carton noir, lequel figurait une tête de mort. Avec cela, une allure générale qui ne laissait pas place au doute : nous dirons donc que ce qui était une femme et – puisque notre intention est de ne rien te celer, belle lectrice, gentil lecteur – une femme de l’espèce la plus dangereuse, celle que tout le restant de sa vie, que ce laps se compte en minutes ou en lustres, on regrettera d’avoir croisé sa route, sciemment ou non.

« Trouve-moi les occupants et fais-les parler! »

De la sorte que, quelques minutes avant le début de la petite séance de torture où elle dévoilera son identité, je peux déjà te révéler, belle lectrice, gentil lecteur, qu’on l’appelle en général Ninon la Mort. Cela en dit déjà suffisamment long pour se faire une idée du personnage, mais déplorons un instant le manque d’imagination des flibustiers : Ninon Dure-Mort, Ninon sans Pitié, Ninon la Sanglante, Ninon la Cruelle ou Ninon sans Merci eussent sans doute été tout aussi parlants (c’est à croire que l’engeance pirate se soucie peu des surnoms qui claquent à la postérité).

« Je veux savoir où il est, dit-elle. Ne nous embarrasse pas de détails. Trouve les occupants, fais-les parler et partons : chaque instant est précieux. J’attends. »

Puis elle alla s’asseoir à la table où, quelques heures plus tôt, Norbert Lacassagne échafaudait ses projets de retour à Marseille, mais se ravisant, elle lança à son complice qui s’éloignait en direction d’une échelle: « Je vais raviver le feu, c’est toujours utile ».

« Ici ! gueula La Pogne. Ils sont deux, mussés dans la soupente. »

« Homme, femme ? »

« Un homme et une femme. »

« Bien. Amène la bonne femme, c’est sûrement elle qui en sait le plus. » Et quelques instants plus tard, la taulière déconfite, tremblant de la tête au pied, se retrouvait ligotée, assise face à la dame en noir. Tout la peur du monde se lisait dans ses yeux. Cachée derrière son mari, elle avait vu La Pogne agripper celui-ci, l’arracher de terre et lui cogner violemment la tête sur la poutre de la soupente. L’homme s’était écroulé. Du sang s’écoulait de son nez et de ses oreilles, ses yeux étaient révulsés. Le cœur battait encore mais c’était par habitude : son cerveau ne répondait déjà plus. Bientôt, après quelques soubresauts, il resterait définitivement inerte, assommé pour l’éternité.

Zulma avait tenu tête à tous et à tout

Zulma n’était pas précisément ce qu’on peut appeler une mauviette. Depuis des années, elle tenait tête à tout ce que le littoral flamand comptait d’ivrognes et de mauvais garçons. Robuste et massive, elle dépassait d’une demi-tête la moitié de ses clients. Et la plupart d’entre eux, si on leur avait fait part de l’état de sidération dans laquelle elle se trouvait maintenant, n’y auraient pas cru. Mais c’était bien ça : Zulma était tout simplement incapable d’émettre le moindre son, d’articuler le moindre mot, de pousser le moindre cri. Elle était comme figée face à la dame en noir. Et de répéter in petto ces trois mots, « Ninon la Mort », avait fini d’emporter le souvenir de son flegme légendaire. Ninon la Mort ! Personne ne l’avait jamais vue. Quand on en parlait, aux veillées, cela se finissait dans des grands éclats de rire. Ninon la Mort, des fables ! Le grand méchant loup était bien plus réel. « Tu entends, Zulma, Ninon la Mort ! » Et chacun de rire en se tenant les côtes plutôt que trembler – car si c’était vrai, malgré tout ? Et les gros poumons de la grande Zulma de tressaillir dans son corsage ! Ha, ha, ha, sornettes, balivernes et affabulations !

Mais maintenant, Zulma, tu vas mourir ! Pauvre Zulma ! Arme Zulleke ! Tu connais ton destin, la mort est proche ; comment la préfères-tu ? Rapide et sans douleur ? Ou l’inverse ? Un conseil, respire un grand coup, reprend ton calme et concentre-toi sur ce que te dit Ninon. Oublie La Pogne qui trifouille je ne sais quoi dans l’âtre (enfin si, tu sais : il chauffe le tisonnier), concentre-toi sur la question, réponds vite : où est Veyrand ?

Rien à faire, ça ne sort pas. Alors il faut lui retirer ses sandales, ôter ses chausses, lui coller une énorme baffe pour qu’elle arrête de gigoter, resserrer les liens qui l’entravent, lui fourrer dans la gueule son mouchoir de tissu à carreaux… Cela ne sert même à rien de préciser que La Pogne fait au plus vite : rien ne va jamais assez vite aux yeux de Ninon la Mort. De toute façon, le fer n’est pas encore assez chaud. Il faut qu’il soit plus rouge. La Pogne connaît son affaire : si le tison n’a pas atteint une température suffisante, le sujet s’habitue. En l’occurrence, la brûlure en elle-même, ce n’est pas grand-chose, c’est principalement l’odeur de la chair grillée qui fournit de l’effet et libère la mémoire. Et pour cela, il n’y a pas à tortiller, il faut que le fer soit porté impeccablement au rouge afin que la plante commence déjà à grésiller à distance d’un pouce. L’effroi vient avec l’odeur, vous dis-je. Et ne pas retirer le mouchoir tout de suite, en raison du hurlement prime. Car il y a d’abord un cri. S’il n’est pas arrêté dans l’étoffe, il prend de l’ampleur, accompagne l’effroi, bientôt s’envole et ne cesse plus. La crise de nerfs n’étant pas l’effet recherché, il faut attendre la fin du cri, qu’on entend – comment dire ? – que l’on entend en regardant les yeux. D’abord ils se plissent. Puis ils se dilatent. Puis ils reprennent une taille normale. Voilà, c’est bon. Le fer est au rouge. On peut commencer.

La Pogne se divertit

Sur ces entrefaites, Zulma se souvint de tout. Elle se mit à parler le plus vite possible. « Moins vite, sacrebleu ! lui intima Ninon la-Mort. Je n’entends rien à ton charabia ! Un bateau ? Nieuport ? Nieuport, c’est ça ? »

« Ja, ja ! Wi, wi, fit Zulma. Nieuwpoort. Een boot, un bateau, avec un petit, een manneke. Un enfant. Petit enfant. Marius Veyrand. Ja, ja, c’est ça. Nieuport avec un petit bateau. Weg. Partis. »

« On en sait assez, dit Ninon la Mort. Déguerpissons ! »

« Et elle, qu’est-ce qu’on en fait ? » répondit La Pogne en regardant d’un air désolé le tisonnier qu’il tenait à l’aide d’un chiffon et qui n’avait même pas servi.

« La mort, dit Ninon. La Mort. Mais fais prestement. » Alors La Pogne, d’un mouvement brusque, fourra à nouveau le mouchoir dans la bouche de Zulma. Puis il enfonça la pièce de métal incandescente dans le ventre de l’infortunée. Une odeur épouvantable emplit immédiatement les narines des deux assassins. « Faudra-t-il donc que toujours tu te divertisses ! » tança Ninon. Elle sortit un poignard du revers de sa veste, trancha la carotide de Zulma et essuya son arme sur la jupe de celle-ci.  » Ne traînons pas, dit-elle. Nous avons une marée de retard. »

(à suivre)

Dans le prochain épisode, « De l’art d’accommoder le pigeon », on verra comment Martial Veyrand fonctionne, on apprendra que Norbert Lachassaigne est un bon crédule mais un mauvais cavalier et on verra l’apparition de documents du Synode et d’un enfant, tout en effectuant un petit retour en arrière dans la célèbre cabane dans les dunes à présent dévastée puis on prendra la mer.

Le chapitre 3 sera mis en ligne vendredi 12 juin

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